CHAPITRE QUATRIÈME
apôtre ou professeur d'amour. Ses tragédies n'ont d'autre but que de répandre la religion du très saint amour ; et elles doivent réussir, car c'est la plus admirable versification qu'on ait encore vue en Allemagne, et une imagination si riche et si neuve, qu'en dépit de sa bizarrerie elle commande l'admiration. L'autre jour, je l'entendais qui dogmatisait avec un Allemand très raisonnable, homme d'âge mûr, le baron de Voght : Vous savez ce que l'on aime dans sa maîtresse ? dit Werner. Voght hésitait et ne savait pas trop ce qu'il devait nommer. C'est Dieu ! poursuit le poète. — Ah ! sans doute, reprend Voght avec un air convaincu... S'il vous retombe une fois sur les bras, faites parler le grand convertisseur de son système particulier de théologie et de son culte d'amour. Dieu, dit-il, est le grand hermaphrodite des mondes. La religion, c'est de l'aimer ; mais si l'on ne peut s'élever si haut, c'est du moins d'aimer quelqu'un ou quelqu'une, car, et je me souviens de vous l'avoir déjà conté, ce qu'on aime dans sa maîtresse, c'est Dieu, et tout ce que l'amour nous fait faire auprès de notre maîtresse, tout se fait pour la gloire de Dieu et la plus grande édification de nos âmes. C'est là le système qu'il s'est efforcé de faire entrer, tantôt clairement, tantôt sous des expressions mystiques, dans ses tragédies ; son confesseur est bien indulgent s'il lui passe tout cela comme article de foi. Pour moi, je ne l'aime ni ne l'estime ; j'aime mieux ne pas le revoir; mais de tous les tragiques aile- mands, il n'y en a aucun dans lequel j'ai trouvé des scènes plus sublimes, un plus haut talent poétique.
Quel dommage que l'extravagance la plus enracinée corrompe tout cela ! l » .
Le livre De l'Allemagne consacre à Werner un chapitre spécial où est analysé le drame du Vingtquatre Février. Mme de Staël se montre saisie par la puissance tragique de cette œuvre, mais elle avertit le poète qu'il a dépassé les bornes permises et immolé les vraies conditions de son art à une série d'effets terribles, parfois même atroces. D'autre part, depuis que Schillerest mort et que Gœthe a renoncé au théâtre, elle regarde Werner comme le premier des écrivains dramatiques de l'Allemagne . Personne mieux que lui n'a su, dit-elle, répandre sur les tragédies le charme et la dignité de la poésie lyrique. Seulement, on dirait qu'il veut propager, à l'aide de l'art dramatique, un système mystique de religion et d'amour, et que ses tragédies sont le moyen dont il se sert plutôt que le but qu'il se propose 2. « Je les aime dans la chambre », ajoutait-elle à propos de systèmes, en s' adressant à la duchesse Louise. Le désir de Mme de Staël de voir le poète choisir une autre voie ne se réalisa pas, et son talent trop vanté par elle s'épuisa avant l'heure. Dans l'esquisse autobiographique qu'il publia en 1822, étant prêtre catholique, il parle de sa protectrice de Coppet comme d'une coopératrice à l'œuvre de l'affranchissement de i Europe,et en termes auxquels ni le temps,ni le chan-
1 Saint René Taillandier, Lettres inédites, etc. 8, 164. Sismondi à Mme d'Albany, Genève, 8 décembre 1808, 1812.
a L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 153. M,ne de Staël à la duchesse Louise, Genève,