‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 172 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

gement d'opinion survenuen lui, n'ont rien enlevé de leur admiration reconnaissante1.

L'hiver de 1809 s'était écoulé à Genève sans incident particulier, au milieu des devoirs et des relations sociales habituels et d'un travail assidu. La grandeur de la tâche que Mme Staël s'était imposée stimulait son courage, et son œuvre s'accentuait à ses yeux sous des contours de plus en plus nets. Dans une lettre adressée à M. Bérenger, à Lyon, qui s'occupait également de littérature, elle remarque que le cadre du roman ne suffît plus pour peindre un pays dont l'importance philosophique et littéraire était de beaucoup supérieure à la beauté du climat ou aux productions artistiques. Son livre devait être distribué en chapitres et par lettres, mais ne pas manquer pour cela du charme poétique ; car ce pays peu attrayant à première vue,« lourd en apparence», était le seul de l'Europe contemporaine, au moins de l'Europe continentale, où se rencontraient encore l'idéal et l'enthousiasme2.

Au printemps elle revint à Coppet pour y faire un séjour prolongé, qu'interrompit, en juillet, une courte excursion à Lyon, où Talma, qui y jouait, lui procura une des plus grandes jouissances de sa vie.

20 février 1809. — Mme de Staël, De l'Allemagne, 2e partie, chap. 24.

1 * Waitzenegger et Felder, Dictionnaire des savants et des écrivains du clergé catholique allemand. Esquisse de la vie de Zacharias Werner, tracée par lui-même.

2 Regnault- Warin, Esprit de Mme la baronne de Staël-Holstein, II, 389-390. Mmc de Staël à M. Bérenger, Coppet, juillet 1809. (Lettre faussement datée de 1808).

Après une représentation à'Hamlet, son admiration pour le tragédien, qui avait tenu le rôle principal, s'exprima dans une lettre écrite sous l'impression produite par son merveilleux talent. Elle est devenue dans le livre De l'Allemagne le chapitre sur la déclamation, et mérite par cette raison d'être lue dans sa forme originale.

« Comme je ne peux vous comparer qu'à vousmême » ,lui-dit-elle, « il faut que je vous dise, Talma, qu'hier vous avez surpassé la perfection de l'imagination même. Il y a dans cette pièce, toute défectueuse qu'elle est, un débris d'une tragédie plus forte que la nôtre, et votre talent m'est apparu, dans ce rôle d'Hamlet, comme le génie de Shakespeare, mais sans ses inégalités, sans ses gestes familiers, devenu tout-à-coup ce qu'il y a de plus noble sur la terre. Cette profondeur de nature, ces questions sur notre destinée à tous, en présence de cette foule qui mourra et qui semblait vous écouter comme l'oracle du sort ; cette apparition du spectre, plus terrible dans vos regards que sous la forme la plus redoutable ; cette profonde mélancolie, cette voix, ces regards qui révèlent des sentiments, un caractère au-dessus de toutes les proportions humaines, c'est admirable, trois fois admirable, et mon amitié pour vous n'entre pour rien dans cette émotion, la plus profonde que les arts m'aient fait ressentir depuis que je vis. Je vous aime dans la chambre, dans les rôles où vous êtes encore votre pareil ; mais dans ce rôle d'Hamlet, vous m'inspirez un tel enthousiasme, que ce n'était plus vous, que ce n'était plus moi ; c'était une poésie de re-

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