‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 173 sur 341 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

gards, d'accents, de gestes, à laquelle aucun écrivain ne s'est encore élevé. Adieu, pardonnez-moi de vous écrire quand je vous attends ce matin à une heure et ce soir à huit. Mais si les convenances sociales ne devaient pas tout arrêter, je ne sais pas, hier, si je ne me serais pas faite fière d'aller moimême vous donner cette couronne, qui est due à un tel talent plus qu'à tout autre ; car ce n'est pas un acteur que vous êtes ; c'est un homme qui élève la nature humaine, en nous en donnant une idée nouvelle... Chacun s'agite pour réussir. Il n'y a que le génie qui triomphe presque à son insu. Ainsi vous êtes1 ». On se racontait bien longtemps après, à Paris, que, parlant de Talma,Mme de Staël employait l'expression : « l'apothéose du regard2 ».

Dans un parallèle entre Talma et lffland, elle dit de l'acteur allemand qu'il est impossible de porter plus loin que lui l'originalité, la verve comique et l'art de peindre les caractères. Il y a dans la comédie des modèles donnés, les pères avares, les fils libertins, les valets fripons, les tuteurs dupés ; mais les rôles d' lffland, tels qu'il les conçoit, ne peuvent entrer dans aucun de ces moules : il faut les nommer tous par leur nom ; car ce sont des individus qui di fièrent singulièrement l'un de l'autre, et dans lesquels lffland paraît vivre comme chez lui. Or, ces qualités d'originalité et de naturel, Talma les a introduites sur la scène française, et nul acteur n'obtient au-

1 Regnault- Warin, ouvrage cité, II, 390-391. Mme de Staël à Talma, juillet 4809.

* Sainte-Beuve, Fontanes. Portraits littéraires, II, 272.

tant que lui de grands effets par des moyens simples.

Elle-même a réussi à conserver, dans la description du plus individuel, et, par conséquent, du plus éphémère de tous les arts, quelque chose de l'inspiration du moment. En la lisant on arrive à se faire une idée de ce qu'était Talma quand, au ton solennel de l'alexandrin français, il savait allier l'inépuisable richesse et la vérité du génie de Shakespeare *. Son désir d'offrir l'hospitalité au grand artiste ne se réalisa pas ; il se préparait à se rendre à son invitation, quand le commissaire de police de Lyon lui fit comprendre qu'il serait préférable de renoncer à ce voyage. Ce fonctionnaire rendait compte dans tous les détails du séjour de Mme de Staël, mais il ne put, à son grand regret, faire valoir contre elle le moindre grief 2. Talma n'alla donc pas à Coppet, mais Guvier, passant par Genève, alla se présenter à Mme de Staël, et Mme Récamier vint à Lyon rejoindre son amie 3.

Sismondi la suivit de près. Il était inquiet pour Mme de Staël, d'abord parce qu'il la savait très souffrante, et surtout parce qu'il l'observait plus attentivement que ne le faisaient la plupart de ses amis et comprenait mieux ce qui se passait en elle. Tandis que se déroulaient à Lyon les dernières scènes du

1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 2e partie, chap. 27.

* Welschinger, La Censure sous le premier Empire, 342- 345. Documents relatifs à Mme de Staël, 34.

8 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Mme Récamier, les amis de sa jeunesse el sa correspondance intime, 35, 63.

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