‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 174 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

drame avec Benjamin Constant, dont le mariage avait fini par devenir un secret public, Mme de Staël prenait la résolution d'envoyer son fils aîné aux Etats- Unis, où elle comptait le rejoindre une année plus tard. Dès 1807 elle avait consulté Gouverneur Morris à ce sujet. Celui-ci s'empressa de mettre à sa disposition sa propriété de Morrisiana, ajoutant que si, àla longue, son ermitage ne lui plaisait plus, la vie de New ïork, avec un bon cuisinier, était tout à fait supportable *. Les terres achetées par Necker au-delà de l'Océan offraient un prétexte au Voyage d'Auguste de Staël, qui devait tout préparer pour l'arrivée de sa mère. <i Celle-ci veut dans une année », écrivait Sismondi à la comtesse d'Albany, t chercher la paix et la liberté au delà de l'Atlantique. Il m' est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai . Depuis huit ou neuf ans que je la connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence : l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès. que je suis loin d'elle 2 ». Sismondi, par cette lettre, confirmait inconsciemment l'observation de Benjamin Constant, qui disait

à propos de Mme de Staël : «' Bien qu'elle ne ménage

1 Jared Sparks, Gouverneur Morris, III, 242. Morris à Mm« de Staël, 23 aoûH807.

2 Saint-René Taillandier, Lettres i nédites, etc., 85, 87, 89. Sismondi à Mme d'Albany, Coppet, 22 et 28 mai, Lyon, 16 juin 1809.

pas assez les autres, il est vrai qu'elle les aime de façon à ce que, si elle se fait beaucoup d'ennemis, elle acquiert d'ardents amis i ».

L'année 1809 lui acquit un dévouement de cette trempe dans la personne d'une Anglaise, miss Randall, qui, demeurée avec elle jusqu'à sa mort, se déclarait prête alors à la suivre au-delà des mers. Il ne pouvait toutefois être question du départ pour l'Amérique qu'après la publication de l'ouvrage sur l'Allemagne. L'automne de 1809 et une partie de l'hiver suivant s'écoulèrent, soit à Genève, soit à Coppet, sans que le livre fût terminé. Elle continuait à beaucoup recevoir chez elle, mais sortait .peu et travaillait énormément. Enfin, au printemps de 1810, l'œuvre approchait de sa fin. Il ne s'agissait plus que de faciliter sa tâche à l'éditeur Nicole, à Paris, qui avait déjà une partie du manuscrit entre les mains. Dans ce but, Mme de Staël, tout en respectant l'ordre qu'on lui rappelait sans cesse, de se tenir à une distance d' « au moins cinquante lieues » de la capitale, chercha à s'en rapprocher le plus possible.

Mais avant de quitter Coppet, elle voulut remplir un devoir qu'elle s'était imposé. Le 13 mars 1809, le roi Gustave- Adolphe IV, victime à son tour de la fatalité qui pesait sur sa maison, avait été renversé par une révolution à la tête de laquelle se trouvait son oncle, l'ancien prince- régent. Déclaré déchu du trône, ainsi que son fils encore mineur, on le retint prisonnier dans la forteresse de Grispsholm jusqu'à

1 Benjamin Constant, Journal intime. Revue internationale , 25 janvier 1887,214.

Page 1