‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 177 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

opinion sur la maîtresse de la maison, bien qu'elle le tançât fréquemment sur son extérieur négligé et sa pipe. Elle sut gagner sa confiance, parce qu'il la trouvait honnête et franche : « Elle réunit dans sa personne le sérieux des Allemands, le feu des méridionaux et les manières des Français », dit-il. « Elle saisit toutes les idées avec le cœur, elle est passionnée et emportée. La société *6t son élément, elle ne se sent bien qu'au milieu d'elle ; et, bannie de Paris, elle est bannie de la société... Elle n'entend rien à la peinture, la musique est tout pour elle... La géométrie de la vie lui répugne, elle est également éprise de la liberté et de la chevalerie. C'est une grande dame, et même, en ce qui la concerne, une aristocrate enragée ; e!le le sait, et tout ce qu'elle sait, elle le dit à ses amis. C'est un personnage de tragédie ; elle est faite pour recevoir des couronnes ou pour les donner, et aussi pour les refuser ; à ce prix seul elle sait aimer et vivre. Elle sort des régions où se préparent les orages politiques, qui décident des destinées du monde. 11 lui faut au moins entendre le bruit des carrosses de la capitale ; elle dépérit dans le bannissement. C'est là ce que Napoléon a bien su et ce qu'il a escompté ! »;

l* Karl Fulda, Chamisso et son temps, 109- 1 10. — Ampère, Poètes et romanciers de V Allemagne, lievue des Deux Mondes, 1840, 11, 558 et sqq. — On trouvera des détails étendus sur les rapports de Chamisso et de Mmo de Staël dans ['Etude qui précède notre traduction de ['Histoire merveilleuse de Pierre Snklemihl, ou l'Homme qui a vendu son ombre (1 vol. gr. in-8°, illustré par Henri Pille, 1888, chez L. Westhausser). {Note du traducteur).

Mme de Staël écrivit de Chaumont à Camille Jordan que son fils n'avait pu voir l'Empereur avant son départ, mais qu'il avait des raisons de croire qu'on lui permettrait peut-être de se rapprocher de Paris jusqu'à un rayon de dix lieues ; que, quant à elle, elle en était arrivée à ne plus savoir si elle le désirait. « Toutes mes affections ne sont pour moi que des peines, et je les sens au fond de mon cœur comme un mal » . En attendant, elle continuait à travailler. Elle pensait que c'était une erreur de se limiter aux devoirs domestiques, la possibilité défaire autre chose étant donnée, parce que les dons intellectuels obligent et que l'état de surexcitation qui précède et accompagne toute faculté créatrice indique à lui seul une source d'inspiration plus haute *. « Je suis effrayée moi-même de tout ce que j'ai travaillé pour mon ouvrage » , écrit-elle à son vieil ami Meistér, « et je suis tentée de dire comme l'abbé d'Espagnac que la force de mon discours me fera tomber en faiblesse - ». Meister était âgé ; elle le félicitait d'avoir tourné ses pensées vers Dieu et le priait, au cas où elle serait destinée à lui survivre, de dire « à son père » qu'elle ne passait pas un jour sans penser à lui.

A Chaumont il fallut de nouveau et brusquement replier les tentes. Un beau jour le sonneur de trompe, qui annonçait de l'autre rive l'arrivée des voyageurs ou des invités, signala le retour inopiné du proprié-

1 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 308 : Camille Jordan.

2 M»,e de Staël à Meister, Chaumont, 25 mai 1810.

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