CHAPITRE QUATRIÈME
mieux les choses ; mais j'aime qu'un fils plaide la cause de sa mère... Encore une fois, pourquoi votre mère veut-elle venir se mettre immédiatement à la portée de cette tyrannie, car enfin vous voyez que je tranche le mot ; qu'elle aille à Rome, à Naples, à Vienne, à Berlin, à Milan, à Lyon ; qu'elle aille à Londres si elle veut faire des libelles, je la verrai partout avec plaisir; mais Paris, voyez-vous, c'est là que j'habite, et je n'y veux que des gens qui m'aiment... N'est-ce pas déjà elle qui ai 'a perdu le tribunat ? elle ne pourrait se tenir de parler politique » . Il ajouta à propos de Necker : « C'est M Necker qui a fait la Révolution ; vous ne l'avez pas vue, et moi j'y étais. — Sire, répondit Auguste de Staël, la postérité sera plus favorable à mon grand-p£re que Votre Majesté. — Ah! la postérité... en parlera-t-elle seulement, la postérité? — Sire, je le pense. — Enfin, au bout du compte, je ne dois pas me plaindre de cette Révolution, puisque j ai fini par attraper le trône. Le règne des brouillons est fini, il faut de la subordination ; respectez l'autorité, parce qu'elle vient de Dieu ». « J'étais extrêmement triste en revenant, disait Auguste de Staël à sa mère en terminant son récit ; je me reprochais beaucoup de ne lui avoir pas bien parlé, de n'avoir pas répondu avec mouvement. Ne seras-tu pas mécontente de mes réponses? Je trouve que, dans cette lettre, tu dois penser que j'ai eu trop de sécheresse ; mais je crois pourtant lui avoir parlé avec sensibilité dans la première partie delà conversation, avant ce qu'il dit sur mon grand-père. Adieu, chère et mille fois chère maman ; je ne peux pas te
dire quel besoin j'aurais d'être auprès de toi1 ». Six mois après cet épisode de Chambéry, l'Empereur écrivait, le 28 juin 1808, à son ministre Champagny : « Mme de Staël entretient une corn spondance très active avec l' écrivain Gentz. Ces relations ne pouvant être que nuisibles, je désire par conséquent que vous fassiez savoir à mes ministres et agents en Allemagne, et particulièrement à celui de Weimar, qu'ils aient à s'abstenir de voir cette dame. Il faut en outre la surveiller quand elle vient dans h s villes où résident des ambassadeurs » .
Mais ni alors en Allemagne, ni plus tard à l'occasion des voyages de Mme de Staël à Lyon et à Chaumont, l'œil inquisiteur de la police et des préfets impériaux ne put rien découvrir de défavorable contre elle ou contre son entourage ; on la trouvait exclusivement occupée de travaux littéraires. Aucun changement toutefois ne s'effectuait dans la disposition d'esprit de l'Empereur à son égard, et l'étoile de celuici brillait de l'éclat accoutumé. Même en Espagne, le point noir à son horizon politique, son intervention personnelle avait rétabli sa fortune militaire, quand, au commencement de 1809, il rentra à Paris.
Mme de Staël crut devoir compter avec cet état de choses, sinon pour elle, du moins pour ses enfants. Il n'avait pu être question, depuis l'établissement de l'Empire, d'obtenir la restitution des deux millions avancés par Necker, et cependant cette somme était nécessaire pour faire face aux sacrifices pécuniaires
1 Baron Auguste de Staël, Œuvres diverses, I, XXIX, Notice sur M. le baron Auguste de Staël.