‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 180 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

que M. de Staël avait imposés à sa veuve. Ces considérations l'engagèrent à profiter d'un voyage de son fils à Paris, dans le cours de l'hiver de 1809, pour essayer une fois encore de terminer enfin cette affaire. Elle écrivit à Talleyrand.

Il a été dit à diverses reprises, au cours de cette biographie, que Mme de Staël n'aimait guère les correspondances inutiles. Elle écrivait quand elle avait quelque chose à dire et ajoutait d'ordinaire quelques observations sur les événements du jour. Mais ce qu'elle était capable de faire, sous la double impulsion de ses souvenirs et de l'émotion du moment, elle Ta prouvé par cette lettre à Talleyrand, qu'un hasard a placée dans la collection des autographes du British Museum.

« Vous serez étonné de revoir une écriture dont vous avez perdu le souvenir. À la distance où nous sommes, il me semble que je m'adresse à vous comme d'un autre monde, et ma vie a tellement changé, que je puis aisément me faire cette illusion. J'ai dit à mon fils d'aller vous trouver et de vous demander franchement et simplement de vous intéresser à la liquidation de deux millions qui font plus que la moitié de notre fortune et de l'héritage de mes enfants. C'est une douleur cruelle pour moi de penser que je nuis à ma famille, qu'ils seraient payés si demain je n'existais plus. Car le dépôt qu'ils réclament a un caractère si sacré, que les préventions de l'Empereur contre moi peuvent seules l'empêcher de statuer sur cette dette, et cependant il me semble qu'aux

yeux de l'Europe, si Europe il y a pour moi, l'exil paraîtrait moins cruel si l'on se montrait juste envers la fortune. J'en ai assez dit sur ce sujet à vous qui devinez tout. Vous m'écriviez, il y a quatorze ans : Si je reste encore un an ici. j'y meurs. — J'en pourrais dire autant du séjour de l'étranger : j'y succombe. Mais le temps de la pitié est passé, la nécessité a pris sa place. Voyez cependant si vous pouvez rendre service à mes enfants ; si vous le pouvez, je le crois, vous le ferez. Je n'ai aucun moyen de vaincre les préventions de l'Empereur contre moi. S'il ne croit pas que sept ans d'exil sont un siècle pour la pensée, s'il ne croit pas que je suis une autre personne, ou que du moins la moitié de ma vie est éteinte et que le repos et la patrie me sembleraient les champs élysées, quel moyen ai-je de l'éclairer à mon égard ! Aussi me suis je résolue, si mes enfants ne sont pas exceptés de mon malheur, à faire partir le premier ce printemps pour l'Amérique et à le suivre avec les deux autres l'année suivante. 11 me faut une patrie pour mes fils et vous voyez s'il en est une en Europe pour qui n'a pas l'appui de l'Empereur. A I\ew- York, je demanderai où vous avez logé. Adieu, ne causerai -je donc pas une fois encore avec vous, avant la vallée de Josaphat? Il y a des moments où malgré mon profond dégoût de la vie je suis encore assez aimable : alors je pense que j'ai appris cette langue de vous, mais avec qui la parler ? Adieu, êtes-vous heureux ? Avec un esprit si supérieur, n'allez-vous pas quelquefois au fond de tout, c'est-àdire jusqu'à la peine. Moi, je voudrais me distraire,

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