CHAPITRE QUATRIÈME 36 I
mais j'en ai perdu le pouvoir et bien aussi l'occasion. Ce qui me faitsurtout mal, c'est l'idée que je nuis à mes enfants. Soulagez- moi de cela, si vous le pouvez, alors je joindrai ce service à notre dernier entretien et tout l'intervalle qui les sépare sera comblé. Adieu, encore une fois. Je ne sais finir qu'ainsi avec vous * ».
Talleyranda-t-il répondu àcette lettre Von l'ignore. Entouscas,Mmede Staël n'était pas au courant, quand elle l'écrivait, de la terrible scène qui avait eu lieu quelque temps auparavant entre lui et l'Empereur, de retour d'Espagne. Cette scène fit explosion sur la fin d'une séance du conseil privé. Napoléon avait été informe d'un rapprochement , pendant son absence, de Talleyrand avec Fouché,son successeur au ministère des affaires étrangères, et il soupçonnait le prince de Bénévent de s'être également entendu avec Murât en cas d'accident et en prévision de ce qui pouvait soudainement résulter, dans cette aventure espagnole, d'une balle de guérillas ou d'un poignard de moine visant droit à sa personne. Il se joignait à ces raisons irritantes d'autres circonstances encore que des contemporains nous font entrevoir. Napoléon du reste sentait Talleyrand ennemi, sourdement aux aguets, jouissant tout bas de chaque échec, de chaque faute, en mesurant la portée et les suites, n'attendant que l'heure pour l'abandonner.
1 M«ne de Staël à Talleyrand, Genève, 28 février 180'J. British Museum, Add. Ms. 24. 024, S. 105. Publiée pour la première fois, mais avec lu date fausse de lb08, par la Revue rétrospective, n° 9, juin 1834.
Il y avait donc eu, ce jour-là, une de ces scènes marquées par une extrême violence, que Talleyrand dut subir fréquemment de la part de Napoléon, et auxquelles il répondait invariablement par un silence absolu ; c'est au plus si un jour, après une de ces avanies, il se prit à dire à son voisin, en descendant l'escalier :« Quel dommage qu'un aussi grand homme ait été si mal élevé ! ». Cette fois il y avait perdu sa place de grand-chambellan, avec toutes les marques de la disgrâce, et quand la lettre de Wme de Staël parvint entre ses mains, la situation de Talleyrand vis-à-vis de l'Empereur ressemblait assez à la sienne \ Un an plus tard, après la triste issue du soulèvement de 1809 et après Wagram, l'empereur François crut que la paix ne serait pas trop chèrement achetée au prix de l'honneur de sa maison et de la main de sa fille. Seize ans après la mort de Marie- Antoinette, on célébra aux Tuileries les fiançailles d'une autre archiduchesse. Le mariage de Napoléon avec Marie- Louise fut l'occasion de tant de marques de la faveur impériale, que les amis de Mme de Staël se reprirent à espérer qu'il lui serait permis de rentrer à Paris. Les expériences qu'elle avait faites dans les derniers temps ne confirmaient en rien cet espoir. Prosper de Barante ayant publié en 1 809 son Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, elle désira en parler ; mais aucun journal français
1 L. G. Michaud, Histoire de Talleyrand, 103-106. — Beugnot, Mémoires, 326-328. — Sir Henry Lytton Bulwer, Talleyrand, 186 et sqq. — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 61 -63. Talleyrand.