‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 182 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

ne voulut se charger de la responsabilité d'imprimer un article fait par elle '. Un peu plus tard parut le Wallenstein de Benjamin Constant, aussi « intolérable pour les idées que pour les vers », selon Caroline Schelling. On savait que cet ouvrage avait été écrit sous l'influence directe des théories littéraires de Coppet. 11 provoqua une si violente controverse dans la presse, que le bruit en arriva aux oreilles de l'Empereur, qui voulut jeter dans la balance le poids de son opinion. « Benjamin Constant », dit-il à Rœderer, « a fait une tragédie et une poétique. Ces gens-là veulent écrire et n'ont pas fait les premières études de littérature : qu'il lise les poétiques, celle d'Aristote. Ce n'est pas arbitrairement que la tragédie borne l'action à vingt-quatre heures ! C'est qu'elle prend les tragédies à leur maximum, à leur plus haut degré d'intensité, à ce point où il ne leur est possible ni de souffrir de distraction ni de supporter une longue durée. Il veut qu'on mange dans l'action. Il s'agit bien de pareilles choses ! Quand l'action commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte ils sont en sueur, tout en nage au dernier2 ». Après la publication de Corinne, nous l'avons dit, avait paru dans le Moniteur une violente critique du roman, due à la plume de l'Empereur. C'était la troisième fois qu'il se déclarait contre la théorie poétique qui allait s'accuser avec plus de netteté encore dans le livre De /' Allemagne. Il était d'autant plus indiqué d'éviter tout ce qui pouvait faire inter-

1 Sainte-Beuve, Mme de Staël. Portraits de femmes, 134. * Rœderer, Œuvres, III, 547.

prêter la publication du livre comme un acte d'opposition systématique. On s'adressa d'abord, au nom de son auteur, au prince de Metternich. En grande faveur à ce moment auprès de l'Empereur, il pouvait mieux que tout autre plaider auprès de lui la cause de Mme de Staël, parce qu'il n'était pas en relations personnelles avec elle et qu'au fond il ne l'aimait guère non plus. Mais la réponse que reçut Metternich fut celle qui avait été faite à Chambéry à Auguste de Staël ' .

Il restait un dernier moyen de sauvegarder l'avenir, et Mme de Staël se décida à l'employer. Elle écrivit à l'Empereur.

« Sire, je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve d'un esprit capable de quelque réflexion, et que le temps a mûri.

« Sire, il y a dix ans que je n'ai vu Votre Majesté, et huit que je suis exilée. Huit ans de malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent.

« Prête à m embarquer, je supplie Votre Majesté de m'accorder la faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai une seule chose dans cette lettre ; c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission de vivre dans une campagne

4 * Prince Richard de Metternich, Papiers inédits de Metternich, I, 286, III, 447.

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