‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 183 sur 341 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

auprès de Paris, pour que mes enfants y puissent demeurer.

« La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets ; les uns craignant de se compromettre en me voyant, les autres se croyant des Romains en triomphant de cette crainte, les plus simples rapports de la société deviennent des services qu'une àme fîère ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort avec une admirable générosité, mais j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir de sacrifices et la douleur d'en être l'objet.

« 11 est peut-être ridicule d'entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain du monde, mais ce qui vous a donné le inonde, Sire, c'est un souverain génie, et, en fait d'observation sur le cœur humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière ; ma fille a treize ans, dans peu d'années il faudra l'établir. 11 y aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer d'elle ! Cette vie n'est pas tolérable, et je n'y vois aucun remède.

« Sur le continent, quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de Votre Majesté ne mette un invincible obstacle à l'établissement de mes enfants, comme

à mon repos personnel? Votre Majesté ne sait peutêtre pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais, dans ce genre, des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'elle aurait ordonné.

« On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma. C'est une agréable plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous. Mais quand j'aimerais les chefsd'œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté ; quand j'aimerais ces belles tragédies, images de l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à in en blâmer? Le bonheur de chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses facultés ? et si le ciel m'a donné des talents, n'ai-je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit nécessaires ? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce ; pourquoi rougirais-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la France ? ' »

Le ton de cette lettre était respectueux sans flatterie; la mère ne croyait pas s'abaisser par une prière ; la femme ne faisait aucune concession. Cette lettre eût mérité d'être comprise. Elle reçut du moins une réponse immédiate.

1 L'Auteur des Souvenirs deMme Récamier, Coppet et Weimar, 165-166. Mme de Staël à Napoléon, 1810 (non daté).

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