CHAPITRE QUATRIÈME 3Ô
Le 23 septembre, Mme de Staël avait corrigé sa pernière épreuve. Deux jours plus tard le directeur général de la presse, Portalis, apprit que la boutique de l'éditeur avait été fermée par ordre de la police et que cinq mille exemplaires du livre — Mme de Staël dit dix mille — avaient été confisqués. A cette nouvelle, Portalis écrivit aussitôt au ministre de la police — ce n'était plus Fouché, mais Savary, duc de Rovigo — pour s'informer si des raisons particulières l'avaient poussé à s'écarter des prescriptions légales, car Fexamen du livre par le censeur impérial n'était pas encore terminé. Le ministre répondit que ces raisons existaient en eilet ; le livre, ajoutaitil, est suspect, et l'auteur reçoit constamment des visites, non seulement d'étrangers, mais de royalistes et de fonctionnaires du département de Loir-et-Cher. L'Empereur craint l'exaltation de Mme de Staël, qui pourrait faire des prosélytes ; il exige la subordination et une attitude politique tout à fait correcte. Tandis que le général Savary transmettait cette réponse et maintenait ses mesures, les censeurs présentèrent leur rapport, daté du 29 septembre. Ces censeurs étaient Delasalle. un inconnu, et Pellenc, un nom familier à tousleslecteurs des lettres de iMirabeau, dont il avait été le secrétaire. Pellenc fit observer que l'auteur s'était exprimée défavorablement à l'étranger sur l'état de la France, avait toujours gardé une attitude frondeuse, et, dans les derniers temps, écrit sous l'influence de Guillaume Schlegel, un détracteur de la littérature française. Les Français, dans son livre, sont mis au-dessous des Allemands, et il n'est
pas fait mention de l'Empereur. Delasalle ne voulut pas rester en arrière de son collègue et trouva les œuvres de Lessing, de Schiller et Gœthe, louées bien audelà de leur mérite. Le livre, suivant lui, manquait à la fois de clarté, de méthode et de logique îl concluait avec Pellenc que la publication pouvait être autorisée, à la condition, cependant, de supprimer onze passages particulièrement choquants.
Le premier de ces passages était celui-ci : « Nous n'en sommes pas, j'imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d'y pénétrer » . En voici un autre : « Un homme peut faire marcher ensemble des éléments opposés, mais à sa mort ils se séparent ».
Tandis que ceci se passait à Paris, Mme de Staël, encore bercée dans une sécurité trompeuse, s'était rendue avec quelques amis dans une propriété de Matthieu de Montmorency, située en pleine forêt, aux environs de Blois. Matthieu était beaucoup avec elle, et afin de reposer son esprit et de la distraire un peu, il lui parlait de choses tout à fait étrangères aux soucis et aux peines de la vie quotidienne. Au retour, les voyageurs s'égarèrent dans l'immense plaine du Vendômoiset s'estimèrent heureux de rencontrer par hasard un jeune homme à cheval, qui leur offrit l'hospitalité dans le château de ses parents. Dans ce château se trouvaient des collections curieuses que les propriétaires avaient rapportées des Indes. Mrae de Staël s'y intéressa si vivement, qu'une lettre de son fils, qui cherchait à la préparer