CHAPITRE QUATRIÈME 37 I
moi qui en ai arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au libraire ; mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.
« Vous savez, Madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir dépasser en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et Cher, vous n'avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd'hui, vous m'obligez à les faire exécuter strictement ; il ne faut vous en prendre qu'à vous-même ».
Le post-scriptum était décisif : « J'ai des raisons pour vous indiquer les ports de Lorient, la Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer. Je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi ' ».
Ce post-scriptum avait pour but d'empêcher Mme de Staël d'aller en Angleterre ; il la contraignait à choisir entre la route directe des Etats-Unis ou Coppet. Elle se décida à prendre ce dernier parti, à cause de la saison avancée et aussi, comme elle le dit, parce qu'il ne fallait pas trop compter, en s'embarquant pour l'Amérique, sur l'espoir d'être pris en route par les Anglais et conduit dans un de leurs ports. Elle revint donc à Coppet, « traînant l'aile comme le pigeon de la Fontaine ». Ce fut à ses yeux un heureux
1 Mm« de Staël, Dix années d'exil, 2« partie, chap. t.
présage de voir, le soir de son arrivée, un arc- en-ciel se lever sur la maison de son père. Sa bonne humeur était si peu altérée, que lorsqu'elle sut que Savary avait ordonné de faire des cartons avec le papier de son livre mis au pilon, elle répliqua en riant qu'on aurait dû, au moins, le lui laisser pour ses bonnets. « Monsieur le général Savary, duc de Rovigo, a envoyé ses grenadiers tout à travers de ma métaphysique, de ma poésie », écrivit-elle à Villers1.
C'en était fait pour le moment de la carrière littéraire. Restaient les dédommagements de la vie privée, de la famille. Ceux-ci aussi devaient être troublés. On interdit aux deux fils de Mme de Staël de séjourner en France, même de franchir la frontière, sans une autorisation spéciale. En même temps le préfet de Loir-et-Cher, M. de Corbigny, tomba dans la disgrâce impériale, parce qu'il avait exécuté avec trop de ménagement les ordres de ses supérieurs et surtout parce qu'il avait laissé aussi échapper le manuscrit de L'Allemagne. Ce fonctionnaire prit la chose tellement à cœur, qu'il en tomba malade et fut emporté à la fleur de l'âge. L'autre victime était Barante père, le préfet de Genève. 11 reçut Tordre d'apposer les scellés sur tous les papiers qui se trouveraient à Coppet ; mais il se contenta, au lieu de cela, d'une déclaration écrite de Mme de Staël, semblable à celle qu'elle avait faite à Chaumont, par
1 * M. Isler, Lettres posthumes de Charles de Villers, 299. Mme de Staël à Villers, Coppet, 21 octobre 1810.