CHAPITRE V
Lorsqu'on apprit la persécution tyrannique et brutale dont Mme de Staël était victime, on crut généralement qu'elle ne pourrait supporter le coup qui la frappait en pleine force de production. On partait de la supposition ordinaire, qui fait dépendre nos dispositions intérieures des faveurs ou des rigueurs de la destinée, et c'est en quoi on se trompait. Elle qui, en bien comme en mal, a tant occupé les pensées des hommes, elle avait appris enfin, au cours des épreuves et du temps, à se passer de plus en plus des consolations que donne le monde et à s'élever avec une douceur résignée au-dessus de l'injustice et des offenses.
Irréligieuse, Mme de Staël ne l'avait jamais été. À une époque où les intérêts mondains et ceux de la politique semblaient l'absorber tout entière, en 1796, la foi exprimée par un de ses amis en l'immortalité de l'âme provoqua de sa part les observations suivantes: « Surtous cesgrands sujets jen'aijamaiseuqu'une pensée bien arrêtée : j'ai cru que les idées religieuses valaient mieux pour le bonheur des hommes, et je me
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suis traitée comme je crois qu'on doit traiter les autres : j'ai craint de me les ôter * » . Cette profession de foi, encore toute négative, était insuffisante sans doute. Elle excluait l'idée d'un abandon volontaire, mais elle ne pouvait satisfaire à la longue un cœur comme le sien, condamné, plus que tout autre, à demeurer inquiet jusqu'au jour où, délivré de luimême, il eut senti que « tout élan, tout effort, tend à l'éternel repos en Dieu même f ». Un vague déisme ne pouvait y atteindre. La jeunesse de Mme de Staël, il convient de ne pas l'oublier, s'était écoulée au bruit des railleries voltairiennes. Pour résister au torrent, Mme Necker avait entouré sa foi de la sauvegarde d'une philanthropie sincère et des pratiques d'une piété tant soit peu farouche. Ce n'était point là un élément qui convenait à sa fille. Plus tard, les accès de mysticisme du baron de Staël n'attirèrent pas davantage sa jeune femme. Ses amis les plus intimes, ceux qu'elle admirait le plus, Mirabeau, Talleyrand, Narbonne, Benjamin Constant, professaient un éclectisme philosophique, « c'est-à-dire l'appréciation des choses par la raison, et non d'après les habitudes» . La définition est de Mme de Staël. Pour le reste, ils étaient épicuriens3. Mais ils la captivaient par leur supériorité intellectuelle, leur culure achevée, leur science de la vie, surtout par une tolérance dont elle s'exagérait le mérite. Cette
1 Rœderer, Œuvres, VIII, 647. Mme de Staël à Itœderer, Lausanne, 20 août 1796.
8 Gœthe, d'après Giordano Bruno.
1 M— de Staël, Considérations, I, 189.