CHAPITRE CINQUIEME J
tolérance n'a en effet de valeur que lorsqu'elle est pratiquée par ceux mêmes qui ont des convictions arrêtées. Une seule influence, la plus puissante sans doute, faisait pencher la balance du côté d'une piété sérieuse. C'était celle de son père. Au milieu des négations d'une incrédulité dogmatique et raisonneuse, Necker professa les doctrines de l'Evangile, comme un de ceux qui veulent vivre chrétiennement et se préparer ainsi à mourir de même. Après son retour en Suisse, la politique, sur sa demande expresse , disparut des conversations auxquelles il prenait part et fut remplacée souvent par des sujets qui se rapportaient aux questions religieuses. La bibliothèque de Coppet était riche non seulement en livres de piété, mais encore en ouvrages de controverse1. Mme de Staël, lorsqu'elle voulait décerner à son père un éloge suprême, le comparait à Fénelon, qui était aux yeux de cette protestante qu'il eût condamnée le type même de la charité évangélique. Ce fut surtout appliqué à elle que se vérifia ce mot de Gœthe, à savoir que nous n'apprenons que de ceux que nous aimons. Lorsque, en 1802, Lacretelle alla à Coppet, il la trouva absorbée presquautant que son père par les insondables problèmes de l'existence humaine, et dans les conversations qu'il rapporte on distingue parfois très nettement la voix de Mme de Staël. Elle parle de la sensation du vide intérieur, que l'activité la plus dévorante ne parvient pas à combler, des heureux et rares moments de sa vie si mondaine où elle se sent 1 Duc de Broglie, Souvenirs, 11, 178, 449.
prise du besoin de s* élever vers la divinité, besoin qui lui faisait comprendre les visions enivrantes des saints. Elle était résolue du moins à faire la guerre à tous les sentiments cruels, à toutes les fourberies qui prennent le masque de la grandeur, à toutes les théories qui profanent le sanctuaire de la conscience. Elle voulait se rapprocher de la source de l'amour par une charité active pour toutes ses créatures et se préparer ainsi à « aborder le terrible tête-à-tête avec Dieu » .
Elle sentait parfois quelle n'était pas destinée à compter de longs jours, qu'il régnait comme un malentendu entre ses facultés intellectuelles et sa volonté, que l'incomplet, auquel chacun se résigne, était pour elle un tourment auquel elle succomberait avant Je temps. « Mais, ajoutait-elle, Dieu m'a dit : Espère, mais ignore. Il te faudrait d'autres organes, ou bien il faudrait que ta pensée en fût dégagée pour comprendre les peines ou les félicités que je te réserve ; mais il ma donné sa loi, à moi, dont le christianisme affermit et bride la raison. C'est sous l'image d'un père qu'il veut être adoré ; un père souffre que ses enfants retranchent quelque chose de la sévérité de ses menaces, mais il ne peut être infidèle à ses promesses ' » .
Pendant son séjour à Weimar, Mme de Staël eut avec Goethe un entretien où il fut question des deux mondes, le inonde intellectuel et le monde des sens. En tout ce qui concerne celui-ci, dit-elle alors, il
1 Lacrctelle, Testament philosophique et littéraire, II, 73 et sqq., 103.