‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 19 sur 341 · CHAPITRE PREMIER 3g · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 3g

solennelle, la présence de Mme de Staël, la faculté de celle-ci à s'accommoder aux caractères les plus différents devait surtout lui servir auprès des personnalités princières qu'unissait à la cour de Thuringe une étroite vie de famille. Charles-Auguste d'abord, si facile à gagner aux choses de l'esprit, était à l'égard des Français sous l'impression des événements de 1793 et leur refusait l'ombre même de sentiment moral. Dans une lettre écrite pendant l'année néfaste, il s'exprimait ainsi sur leur compte : « Chacun doits'eilbrcer d'inspirer à ses enfants la plus grande simplicité, qui seule donne un bonheur durable. A quoi sert en effet le soi-disant atticisme si vanté des Français, de cette nation chez laquelle est complètement éteint tout ce qui est honnête et solide, tout ce qui assure la conservation, la dignité et l'avenir? L'homme n'a jamais été destiné à être une plante de serre-chaude ; dès qu'il reçoit cette culture, il périt • » .

Les préférences de ce prince s'adressaient plutôt aux Anglais ; ceux d'entre eux qui venaient à Weimar étaient sûrs d'y trouver le meilleur accueil. Malgré ces dispositions et quand il s'agissait des individus, nul préjugé national n'influençait sa connaissance des hommes. Le commerce avec Mme de Staël produisait sur lui une action bienfaisante et comme rafraîchissante, et les visiteurs de celle-ci le rencontraient souvent dans la maison Werthern, discutant avec elle toutes les questions possibles de lit-

1 * H. Geltzer, La littérature allemande moderne, II, 382» Charles-Auguste sur les Français, 13 janvier 1793.

térature, de philosophie et de politique. Un jour qu'elle condamnait comme inconvenant le détail de la pipe de tabac dans la Louise de Voss, il lui rappela les pourceaux dans Homère. Une autre fois il contesta la vérité de cet axiome quelle défendait avec chaleur : Les grandes pensées viennent du cœur. « Monseigneur, voici la philosophie de Kant en italien », lui écrivait-elle le jour anniversaire de la naissance de la duchesse Louise ; « le troisième cahier est le meilleur ; il y a, dans les sentiments, une noblesse et une élévation qui m'ont singulièrement captivée, et quoique Votre Altesse prétende qu'elle n'est pas romanesque, je ne crains pas de lui envoyer en ce genre ce qui me plaît.... Aujourd'hui, ce qui nous occupera tous, c'est un hommage à la meilleure et à la plus noble des femmes. On me mande de Paris que la descente est renvoyée à l'automne prochain. Voilà un bien long billet, n'y réponciez qu'à dîner, mais agréez, avec un intérêt bienveillant* un hommage respectueux et reconnaissant1 ».

Quant à la génération précédente, celle qui appartenait complètement encore au dix-huitième siècle, qui en avait gardé l'insouciante gaieté et une plus grande faculté de jouir, l'entente était assurée d'avance. La duchesse Amélie, Mlle Thusnelda de Gœchhausen, sa dame d'honneur bien connue, qui fixée depuis vingt-cinq années à la cour avait vieilli avec sa maîtresse et gardé, comme elle, toute sa

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Réramier, Coppet et Weimar: 3Jme de Staël et la grande-duchesse Louise, 45, Paris, 1862.

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