‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 191 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

peut exister une gradation infinie d'esprits, une haute supériorité d'imagination et de faculté créatrice; mais sur tout ce qui a rapport à l'esprit, à la pensée, à l'action réciproque de l'esprit et de la matière, le dernier de mes serviteurs en sait autant que moi : car c'est un mystère. Au moment même où nous parviendrions à le découvrir, nous cesserions d'être des créatures humaines ; nous ne sommes telles en effet qu'à la condition de ne pas savoir si nous continuerons à exister ou si nous serons anéantis. Il faut avoir recours à la foi. Toutes les méditations à ce sujet peuvent avoir leur utilité formelle, mais ne font point avancer d'un pas. Deux issues sont ouvertes, la scholastique et le mysticisme. « Nous employons notre temps à diviser des atomes et à donner une interprétation artificielle à des formules d'école; ou bien nous nous plongeons dans les profondeurs avec Mme Guyon. Cherchons plutôt à reconnaître les limites de l'humanité ».

Tant que vécut Necker, le problème religieux ne s'effaça jamais tout à fait de l'existence de sa fille. Après sa mort, il devint pour elle d'une importance primordiale. Le père qui, pendant sa vie, avait été son protecteur, devint désormais son génie tutélaire et indiquait du doigt le chemin qu'il fallait suivre.

Déjà dans ses conversations avec Lacretelle, Mme de Staël avait fait une profession de foi toute chrétienne. Mais elle était une nature sincère avant tout, et savait bien ce que valait une conviction à laquelle la pratique ne répondait pas. Elle était revenue depuis longtemps de toute illusion sur la bonté innée du

cœur humain. Quant à l'erreur de croire que l'homme dont le cœur est partagé sera absous par le juge suprême, elle n'y était jamais tombée l. Elle eût été prête à dire avec le poète :

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?

Au milieu des conflits passionnés d'où naquit Delphine, l'auteur se pose cette question : « Que font nos douleurs à nos devoirs ? La vertu que nous adorions dans nos jours de prospérité n'est elle pas restée la même ? Doit-elle avoir moins d'empire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que nous admirions est arrivé ? 2 »

Lorsque parut Corinne, Mackintosh ne manqua pas de signaler un progrès dans les vues de l'auteur. Sans doute, dit-il, ce n'est pas la connaissance de l'essence des choses, incomplète chez elle, mais la connaissance de la nature humaine, qui impose à sa raison la nécessité de la foi 2.

La lecture de ce même livre a suggéré à un autre profond observateur des considérations qui, dépassant de beaucoup l'objet primitif, pénètrent dans les profondeurs les plus cachées du cœur humain. « Serait-il vrai qu'en aimant davantage on s'expose, on se condamne à être moins aimé, et que le confiant abandon de l'affection est comme un signal donné à l'ingratitude? Serait-ce là un des mystères du cœur humaiu et de la vie? Si cela était, certes, il n'y

1 ' H. Diintzer, Gœlhe et Charles- Auguste, II, 469.

2 Voir notre deuxième volume, chap. VII, 494-495. 8 Sir J. Mackintosh, Mémoires, I, 408.

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