CHAPITRE CINQUIÈME
aurait rien de plus tragique. Eh bien ! c'est là une partie du tragique de Corinne. Le malheur de Corinne est d'aimer trop. Elle en sera moins aimée ; et ce malheur, qui semble avoir ses racines au fond de la nature humaine, vous fera contempler dans cette œuvre non seulement le martyre de la femme supérieure, et plus généralement le martyre du génie, mais aussi le martyre de l'amour. Révélation saisissante ! L'amour est un sacrifice et non pas un marché ; c'est comme un sacrifice que, dans ce monde malheureux, l'amour doit être pratiqué ; aimer, c'est monter sur l'autel, c'est renoncer d'avance à toute réciprocité ; on n'aime que quand on y renonce, et l'on ne goûte dans sa pureté l'ineffable bonheur d'aimer que lorsqu'on fait de l'amour toute la récompense de l'amour ; et afin que ces vérités sublimes et tristes prennent en nous une vie, il est ordonné, selon l'expression et selon l'expérience de l'apôtre des nations, « qu'en aimant davantage, nous serons moins aimés ' ». Jusqu'où ne sommes-nous pas conduits par ces considérations douloureuses? Où s'arrêteront-elles, où nous déposeront- elles, sinon au pied de cette croix où l'amour, abandonné du monde entier, triomphe dans cet abandon?... Corinne est une élégie sur la condition de l'homme en ce monde ; tout ce fardeau des douleurs humaines, c'est elle qui le porte2 ».
1 Seconde lettre aux Corinthiens, XII, 15.
2 Alexandre Vi net. Etudes sur la littérature française au dix-neuvième siècle, I : Mme de Staël et Chateaubriand ; Corinne.
Mme de Staël acheva son œuvre dans une disposition d'esprit semblable. Quand elle parut, en 1807, le retour depuis longtemps préparé des doctrines du spiritualisme humanitaire à celles du christianisme était décidé. On possède très peu de renseignements précis sur l'attitude de Mme de Staël à l'égard de l'enseignement dogmatique de sa propre église, dont elle fréquentait les offices à Goppet et à Genève. Son silence confirme seulement sur ce point que, à l'exemple de toute cette génération à laquelle elle appartenait, elle appuyait avant tout, dans le christianisme, sur le côté moral. « Un latitudinarisme piétiste », telle est la qualification donnée plus tard par le duc de Broglie aux croyances religieuses de sa belle-mère. Pendant les dernières années de sa vie elle songeait si peu à mettre en question les dogmes chrétiens, qu'elle déclara avoir abandonné l'idée de la morale naturelle affranchie de la religion, idée à laquelle elle était restée longtemps attachée1. 11 n'a pas échappé à Alexandre Vinet que l'humilité du cœur est un des caractères de Corinne, qu'il nomme expressément « une âme humble », et Mme Necker de Saussure, qui connaissait si bien sa cousine, a dit d'elle que, tout en ayant conscience de son talent, « elle ne s'est jamais véritablement crue au-dessus de qui que ce fut2». Le livre avait à peine paru, que Mme de Staël écrivait à Gerando : « J'ai bien l'idée que je suis née pour souffrir et je me suis fait tout
1 Mme de Staël, De V Allemagne, 3e partie, chap. 12, 13 et 14.
2 ]\jme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.