CHAPITRE CINQUIÈME
un système religieux sur cela. Je me reproche d'avoir été légère pendant ma prospérité je m'accuse beaucoup, parce que je crois à la justice divine et que j'ai tant pleuré depuis près de quatre ans, qu'il faut que je l'aie mérité. Vous me reprochez de ne pas .vous avoir répondu sur mes dispositions religieuses ; il me semble que je vous écrirai quand je serai tout à fait contente de moi ; mais ce que je fais du moins, c'est soigner l'éducation de mes enfants dans ce genre avec un tel scrupule, que j'espèrelaisser après moi de dignes descendants de mon père 1 ».
Les circonstances paraissaient venir en aide au travail intérieur dont les effets s'accentuaient chaque jour davantage.
Sous le coup des émotions et des secousses incessantes du dehors s'éveilla le besoin d'un point d'appui plus fort, d'un ordre de choses supérieur et immuable, « pénétrant de haut en bas », le seul, d'après Kant, d'où l'on puisse attendre le progrès vers le bien. A ceux mêmes pour qui les doctrines chrétiennes n'étaient qu'une phase de transition, la nécessité enseignait à prier. « Dans les dix dernières années je suis devenu complètement chrétien », écrivait Gentz en 1811, « et je considère le christianisme comme le véritable point central du monde. Tout ce qu'il y a encore en moi de jeune et de fécond est dû à cette révolution bienfaisante 2 ». Vers le même
1 De Gerando, Lettres inédites, etc., 72. Mme de Staël à Gerando, 16 juillet 1807.
2 * G. Schlesier, Frédéric Genlz, lettres confidentielles. A Rahel, 8 août 1810.
ni 23
temps, Adam Müller disait, dans une lettre à son ami : « Ne sentez-vous pas le vieil empire de la foi, à mesure qu'il s'écroule au dehors, s'élever ferme et pur dans votre âme ? Pour qui donc est la moisson de tous ces jours malheureux ? pour nos ennemis, en apparence si prospères, ou pour nous?... Je remercie Dieu de ce que toute cette vulgarité qui abGie ne sert qu'à m'inspirer une confiance de plus en plus fière dans le règne à venir de la liberté universelle, que je réconcilie avec sa. loi divine 1 ». La Révolution, lui aussi ne cessait de le répéter, doit être combattue au fond de chaque individualité. Quant aux moyens à employer, les avis différaient.
Les chefs de la réaction religieuse française, Joseph de Maistre et Bonald, restaient fidèles aux traditions de la race, qui inclinait à une interprétation sévère et même intolérante de la religion, et que distinguait un penchant à l'ascétisme qui des protestants français a fait des calvinistes, qui a conduit les catholiques à Port« Royal, à la Chartreuse et à la Trappe. Ce trait distinctif du caractère national se retrouve non point dans le catholicisme tout esthétique du novateur Chateaubriand, mais bien dans Bonald et de Maistre, qui réclament pour leur doctrine, à la fois politique et religieuse, les mêmes privilèges d'orthodoxie inflexible qui n'appartenaient jusque-là qu'aux dogmes de l'Eglise.
L'ultramontanisme de de Maistre renie, il est vrai, la tradition dix fois séculaire de l'Eglise de France,
1 * Fr. Gentzet Adam Müller, Correspondance, 124. Adam Müller à Gentz, 25 décembre 1807, 5 juin 1810.
et la théocratie de Bonald ne lui est guère moins étrangère. Mais tous deux savent que le génie français est porté aux extrêmes. Joseph de Maistre dit expressément : « La Révolution était une œuvre française, donc une œuvre exagérée ■ » . Lui et Bonald opposent à sa tête de Méduse le bouclier d'airain de l'autorité absolue. Les hommes de 1793 leur ont appris comment on peut faire circuler pour de l'or pur le clinquant des paradoxes ingénieux. Après Danton, après Robespierre, après Bonaparte, ils ne discutent plus : ils décrètent. « Les erreurs des gens raisonnables, les extravagances des gens d'esprit, les crimes des honnêtes gens, voilà », dit Bonald, « les révolutions » . Aucun crime n'était plus exécrable à ses yeux que la pensée seule d'une transaction avec la France nouvelle. On ne peut, disait-il, convaincre les hommes de la justice ; il faut les y contraindre. Aussi la puissance absolue est-elle à ses yeux la meilleure 2. « 11 ne peut y avoir, dira à son tour Joseph de Maistre, de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité ; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire, qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité même dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre 3 » .
C'est ainsi que se pose le principe. Les difficultés de sa mise en œuvre n'arrêteront pas le « Voltaire
1 Joseph de Maistre, Considérations sur la France. * Bonald, Pensées, II, et Discours à la Chambre, 1816. 3 Joseph de Maistre, Du Pape, I, chap. 19.
catholique». « Rien n'est plus vrai », dit-il, «la violence ne saurait être repoussée que par la violence». A un ami qui lui demandait de respecter les personnes, il répondait : ■ Soyez bien persuadé que ceci est une illusion française ; je vous dis qu'on n'a rien fait contre les opinions tant qu'on n'a pas attaqué les personnes » .
Dans ces mêmes dix dernières années du dixhuitième siècle où les débuts de Bonald et de de Maistre servirent de point de départ au catholicisme politique et militant de notre ère, d'autres âmes cherchèrent la satisfaction du sentiment religieux dans les secrets de la vie contemplative, dans le recueillement et le silence, auprès desquels les tempêtes qui agitaient le siècle passaient inaperçues. Cette tendance trouva également en France des chefs et des adhérents. Le plus intéressant d'entre eux est Louis- Claude de Saint-Martin, « le philosophe inconnu ». Occupé dès son enfance à sonder les problèmes de la vie intérieure, mais obligé par son père à choisir un état, il devint, étant officier, le disciple de Martinez de Pasqualis, dont il trouva plus tard les doctrines occultes trop simples pour ses besoins religieux. Saint-Martin renonça au bout de quelques années à la carrière militaire, sans se séparer extérieurement du monde, au milieu duquel il sut conserver, par un trait distinctif de sa nature, le recueillement intérieur le plus complet. Une ardente amitié l'unit à Paris à la maréchale de Noailles, dont Mme de Staël avait beaucoup connu la famille dans les premières années de son mariage. En 1787 il voyagea en Italie