CHAPITRE CINQUIÈME 38g
avec un de ses plus enthousiastes partisans, le prince Alexis Galitzin ; c'est alors que la comtesse d'Albany fit sa connaissance *. En Italie aussi bien que dans sa patrie il apparut à beaucoup de ses contemporains comme « un de ces esprits d'élite d'un ordre plus élevé, qui surgissent de temps en temps parmi les hommes afin de leur servir d'exemples vivants de leur dignité et de leur beauté originelles 2 » . En 1788, pendant un séjour prolongé à Strasbourg, Saint-Martin s'était plongé dans l'étude des écrits du mystique allemand Jacob Bœhme et y avait trouvé un esprit en affinité avec le sien. Il crut de son devoir de l'étudier, de le commenter, de répandre sa doctrine. Les écrits posthumes du pauvre cordonnier saxon et ceux du théosophe français, dans lesquels les initiés croyaient reconnaître des révélations mystérieuses, inspirèrent une foule de disciples enthousiastes pour lesquels le sol, en Allemagne, était bien préparé 3.
Depuis Klopstock, qui envisageait sa profession de poète comme une vocation sacerdotale, et dont un Français, de Serre, a dit que pour oser parler de lui, il fallait avoir un cœur pur, l'Allemagne comptait toute une génération d'esprits élevés qui, dans la poésie aussi bien que dans la vie, aspiraient surtout à une interprétation religieuse des grands problèmes de l'existence. On trouve chez Hamann, l'auteur de cette définition : « La raison, c'est le langage »,
1 Joseph de Maistre, Lettres inédites, publiées par Gollombet, Lyon, 1843.
2 * Varnhagen von Ense, Mémoires, I, 404. a * Niebuhr, Souvenirs de sa vie, I, 499.
3 go MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
beaucoup des idées que développa plus tard Bonald, bien que celui-ci, très vraisemblablement, n'eût jamais entendu parler du « Mage du Nord ». Mathias Claudius, que Niebuhr mettait au premier rang quant à la valeur morale, traduisit Erreur et Vérité de Saint-Martin ainsi que quelques-uns des écrits de Fénelon, et réserva au peuple le trésor de ses chants pieux. Hœlty composa dans le même esprit l'inoubliable prière :
Fortifie-moi partes blessures, Homme-Dieu, quand l'heure bienheureuse, Celle qui tient des couronnes dans la balance, S'approchera de mon lit de mort !
Par MUe de Klettenberg et la princesse Galitzin, par Klopstock et des amis personnels, Jung-Stilling, Lavater, Frédéric de Stolberg et sa sœur Augusta, en partie aussi par Jacobi, cette tendance pénétra jusqu'à Gœthe. Lorsqu'elle fut rentrée pour lui dans le domaine de l'histoire, l'image des femmes qui la lui avaient fait connaître ne s'obscurcit pas pour cela à ses yeux. Il parle avec un respect attendri de la princesse Galitzin ; il adresse à Augusta de Stolberg une lettre d'adieu qui compte parmi les plus belles qu'il ait jamais écrites !. Pendant des années Lavater lui parut « le plus grand, le plus sage, le plus tendre de tous les êtres mortels et immortels » , et sa vie à lui, comparéejà celle de cet homme, lui faisait l'effet d' « une mort spirituelle ». Herder, Jacobi, Merck,
1 * Lettres de Gœthe à la comtesse Augusta de Stolberg, veuve comtesse de Bernstorff, 17 avril 1823.