‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 200 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

Frédéric-Léopold Stolberg, pour lequel elle professait une estime particulière, lui semblait digne de contribuer pour sa part à la réalisation du vœu suprême de la chrétienté : la réunion des églises séparées l. Personne ne répondait plus entièrement aux aspirations de son âme que Stolberg, lorsqu'il complétait l'axiome de Descartes : Je pense, donc je suis, par cette autre et inoubliable parole : Nous aimons, donc nous serons 2. Au contact de ces doctrines de paix et de sérénité, elle aussi trouva le calme, et avec lui la force de la résignation. « J'éprouve quelquefois», écrivait-elle à Mme Récamier, « une sorte de calme qui ne vient pas du tout de moi, mais de Dieu. Cette vie tant agitée que j'ai menée jusqu'à ce jour et dont sa main, et certes pas la mienne m'a tirée, me donne de l'espérance... Les circonstances nous enga gent, nul ne peut savoir ce qu'il fait de lui-même. Cependant, je dois vous le dire, la main de Dieu me soutient et je ne suis plus dans ces états de désespoir qui anéantissaient mon être. Je ne sais si cette grâce me sera continuée, car j'ai parfaitement le sentiment que c'est une grâce, et que ce n'est point la force de mon âme qui me la vaut 3 » .

Un fragment de lettre à Camille Jordan révèle une disposition d'esprit semblable : a Je ne pouvais guère,

1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 4* partie, chap. 4.

2 * H. Geltzer, La littérature nationale allemande moderne envisagée au point de vue de ses idées morales et religieuses, II, 37.

3 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 178, 182. Mnie de Staël à Mme Récamier, Coppet, 1er janvier 1811, Genève, même année.

moi, être plus malheureuse sur cette terre, et il fallait un million de chances pour que ce résultat eût lieu; mais tel qu'il est jusqu'à ce jour, je n'ai point encore manqué de respect à l'auteur de ma destinée et je dis comme Job: Pourquoi n'acceplerai-je pas les maux de la main de Celui dont j'ai reçu les biens? » . Elle ne devait pas en rester là. Du moment où elle se résigna avec une entière soumission à la volonté suprême, elle sentit la vertu [purifiante qui émane de la douleur. « On finit par apercevoir même dans cette vie pourquoi l'on a souffert, pourquoi l'on n'a pas obtenu ce qu'on désirait », lit-on dans L'Allemagne. « L'amélioration de notre propre cœur nous révèle l'intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auraient même quelque chose de redoutable, si elles tombaient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de grandes fautes : on se croirait alors abandonné à la main de celui qui nous livrerait au bonheur ici bas comme à notre seul avenir ' ». A Meister elle dit ces belles paroles : «11 faut avoir soin, si l'on peut, que le déclin de cette vie soit la jeunesse de l'autre. Se désintéresser de soi sans cesser de s'intéresser aux autres met quelque chose de divin dans l'âme 2 » .

C'est ainsi que Mme de Staël devint chrétienne, parce que dans le christianisme seul elle trouva le plein épanouissement de la nature humaine, la satis-

1 Mme de Staël, De l'Allemagne, 4° partie, chap. 5.

2 Mme de Staël à Meister, Ghaumont, 25 mai 1810. Lettres inédites en possession de M. le docteur Th. Reinhart.

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