‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 201 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME 4o · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME 4o

faction de l'ardent besoin de liberté et d'amour qui torturait à la fin et pénétrait son âme.

On l'a dit très justement : lorsqu'elle cessa de se placer au point de vue de la jeunesse, elle comprit que les sentiments exaltés ne tenaient pas dans la vie une si grande place qu'elle l'avait cru, et elle fut à partir de ce moment mieux en accord avec tout le monde. En un mot, toute la théorie de l'exaltation fit place à celle de la moralité ; son estime pour les dons naturels se transporta sur les vertus acquises ; le courage et la résignation obtinrent l'admiration qu'elle avait eue pour les grands mouvements de la sensibilité. Elle redouta moins la solitude, ne désira plus étendre le cercle de ses affections et ne chercha plus à en inspirer de nouvelles. Ses pensées revêtirent facilement la forme de prières. Jamais elle n'eut autant de prestige que dans ces dernières années ; ses paroles, plus mesurées, comptaient davantage ; ses éloges, plus justement flatteurs, donnaient plus de plaisir. Tandis que ses amis intimes cherchaient à s'illusionner sur des symptômes qui révélaient une atteinte sérieuse de ses forces physiques, elle produisait sur eux une grande et solennelle impression due à sa modération et à sa sagesse en même temps qu'à la grandeur des intérêts qu'elle défendait. « Elle paraissait d'autant plus imposante qu'elle ne parlait point en son propre nom, mais qu'on la voyait comme l'interprète des éternelles lois de l'équité l » .

Elle était âgée de quarante-quatre ans. « La porte

t Mme Decker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Star l.

de mon cœur est fermée», disait-elle, et elle le croyait. Cette fois encore il en advint autrement. Sa destinée semble confirmer là vérité de l'épigraphe mise par Goethe en tête de sa propre biographie : « Nous recevrons avec usure, aux jours du déclin, ce que nous avous désiré dans la jeunesse » .

En septembre 1808 le deuxième régiment de hussards français fut envoyé de Prusse en Espagne. Il comptait dans ses rangs le Genevois Jean de Rocca, descendant d'une ancienne famille patricienne émigrée du Piémont au temps de la Réforme. Le jeune homme avait terminé avec succès ses études à l'Ecole polytechnique de Paris et était entré dans l'année française. Il avait vingt-deux ans quand il passa des rives de l'Elbe et du Wéser, dont il avait appris à aimer les habitants, sur celles de l'Ebre et du Douro. A peine avait-il franchi les Pyrénées, qu'il comprit clairement qu'une nation comme le peuple espagnol, dont le patriotisme s'exaltait au contact de cette persuasion que la foi était menacée, ne pourrait jamais être domptée par la force. Rien que les armées françaises fussent encore victorieuses , chaque jour le confirmait dans la certitude qu'elles se battaient dans la Péninsule pour une cause absolument perdue. Tout en faisant son devoir de soldat avec un dévouement héroïque, il cherchait en même temps, chaque fois que l'occasion s'en offrait, à épargner et à protéger les innocentes victimes de la guerre. Les incidents de la vie des camps, les dramatiques épisodes d'une lutte continuelle pour l'existence, l'attitude du peuplé espagnol, aux yeux du-

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