CHAPITRE CINQUIÈME
quel l'abolition de l'Inquisition était l'offense la plus sensible portée à son sentiment national, et qui, en dépit de sa haine contre les oppresseurs étrangers, épargnait cependant l'ennemi sans défense, toutes ces impressions émurent si vivement l'âme du jeune officier, que quelques années plus tard il en fit par écrit un récit animé et pittoresque, qui fournit quelques traits précieux à l'histoire de la guerre d'Espagne. Après avoir été envoyé, au mois de mai 1809, sur les côtes de Flandre, Rocca retourna dans la Péninsule à la fin de l'année et dut soutenir, dans les montagnes de l'Andalousie, une lutte contre cette population de bergers et de contrebandiers, qui le conduisit jusqu'à dix lieues de Gibraltar et ne cessa de l'exposer aux plus grands dangers. « Nous aurions pu dire avec vérité, selon le style de l'Ecriture », écrit-il, « que nous mangions notre chair et buvions notre propre sang dans cette guerre sans gloire, pour expier l'injustice de la cause pour laquelle nous nous battions i » . Le jeune officier, dans ses Mémoires, ne parle de lui-même qu'autant que ses destinées personnelles ont été en rapport avec la marche générale des événements. Il gagna sur le champ de bataille la croix de la légion d'honneur et passait déjà aux yeux de ses hussards comme invulnérable contre les balles. Mais le 1er mai 1810 il fut atteint, lui et son cheval, dans un ravin des montagnes de Ronda, par les
1 Rocca, Mémoires sur la guerre des Français en Espagne. Deuxième édition publiée par G. Revilliod, Genève et Paris, 4887, (avec un curieux portrait représentant Rocca en pied, devant son cheval qu'il tient par la bride), 229.
coups de feu trop sûrs d'une bande de guérillas. Une balle lui fractura la cuisse gauche ; les autres pénétrèrent dans la poitrine et l'épaule. On se racontait à Genève que le jeune homme, tombé sans connaissance de son cheval et laissé pour mort sur la place, avait touché, par son extraordinaire beauté ', le cœur d'une jeune Andalouse, qui réussit à le soustraire aux femmes qui égorgeaient les blessés, en le faisant placer comme un mort devant l'autel d'une chapelle voisine. Elle veilla là auprès du trépassé (il semblait tel à tous Jes yeux), jusqu'à ce que la foule eût disparu, puis elle le fit transporter secrètement dans sa demeure, où elle pansa ses blessures et le rappela à la vie par des remèdes énergiques. Quand ses douleurs le tourmentaient, ajoute la personne de qui l'on tient ces détails, sa garde-malade lui chantait des chansons en s' accompagnant sur la guitare 2. ftocca rapporte seulement que, après avoir été blessé, sentant ses forces s'épuiser, il prit, avec l'espoir de rentrer chez lui, un chemin de traverse par un sentier escarpé, où le précédait un hussard qui conduisait son cheval par la bride. « Comme je perdais tout mon sang, j'étais obligé de rassembler mes forces pour ne pas m'évanouir ; si j'étais tombé de cheval, j'aurais probablement été poignardé... Quand
1 « Il avait la plus magnifique tête que j'aie jamais vue», dit Friderike Brun, qui avait fait la connaissance de Rocca à Coligny, dans l'été de 1806, « et nous l'aimions tous pour l'innocence de son âme, ainsi que pour la franchise grandiose de sa nature ».
2 Bonstetten, Correspondance avec Friderike Brun, II,. 137, note de Friderike Brun.