‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 203 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

je fus à un quart de lieue de la ville, mon cheval ne pouvait presque plus marcher. Le hussard qui m'accompagnait partit au galop pour prévenir le poste qui était au haut de la montagne, et je fis encore quelques pas seul, n'y vovant presque plus, et entendant à peine des coups de fusil que des paysans , qui travaillaient à couper du bois, tiraient de loin sur moi. Je fus enfin secouru par des soldats qui arrivèrent, et me transportèrent à mon logement dans la couverte de mon cheval. Mes hôtes espagnols vinrent au-devant de moi, et ne voulurent pas permettre qu'on me conduisît à l'hôpital militaire, où il régnait une fièvre épidémique ; j'aurais probablementtrouvé là, comme beaucoup d'autres, la mort pour guérison. Mes hôtes avaient eu pour moi, jusqu'à ce jour, une politesse froide et réservée, me considérant comme un des ennemis de leur pays. Par respect pour ce sentiment de patriotisme, j'avais été moimême peu communicatif avec eux. Quand je fus blessé, ils me montrèrent l'intérêt le plus vif, et me traitèrent avec cette générosité et cette charité qui distingue si éminemment le caractère espagnol. Usine dirent que depuis que je ne pouvais plus faire de mal à leur pays ils me considéraient comme étant de leur famille ; et sans se lasser un instant pendant cinquante jours, ils eurent en effet de moi tous les soins possibles. Le 4 mai, les insurgés vinrent, à la pointe du jour, attaquer Ronda avec plus de force qu'ils ne l'avaient encore fait. Des balles passèrent si près de la fenêtre à côté de laquelle était mon lit, qu'on fut obligé de le retirer dans la chambre voi-

sine. Mon hôte et mon hôtesse vinrent bientôt m'annoncer, en s'eflorçant de conserver un air calme, que les montagnards étaient au bout de la rue, qu'ils gagnaient toujours du terrain, en avançant de notre côté, et que la vieille ville allait être emportée d'assaut. . . ils cachèrent en hâte mes armes, mes vêtements militaires, et tout ce qui aurait pu attirer l'attention des ennemis. Ils me transportèrent ensuite , à 1 aide de leurs domestiques, au haut delà maison, derrière une petite chapelle dédiée à la Vierge Marie, regardant ce lieu consacré comme un asile inviolable. Mes hôtes coururent chercher deux curés qui se placèrent auprès de la porte de la rue pour en défendre l'entrée et me protéger au besoin par leur présence... Mes hôtes redoublèrent de soins et d'attention pour moi ; ils passaient plusieurs heures de la journée dans ma chambre ; et quand je commençai à me rétablir, ils réunirent chaque soir quelques-uns de leurs voisins, qui venaient causer et faire un petit concert auprès de mon lit pour me distraire de mes maux ; ils chaînaient des airs nationaux en s'accompagnant de la guitare. La mère de mon hôtesse m'avait pris en grande amitié, depuis le jour où elle avait prié avec tant de ferveur, pour ma conservation, pendant l'assaut deia ville. Sa seconde fille était religieuse dans le couvent des dames nobles ; cette dame faisait de temps en temps demander de mes nouvelles, et elle m'envoyait des petits paniers de charpie parfumée et recouverte de feuilles de roses 1 » .

1 Rocca, Mémoires sur la guerre des Français en Espagne, 236-240,

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