CHAPITRE CINQUIÈME
Le 18 juin, Rocca se leva pour la première fois ; il dut marcher avec des btquilles, ayant perdu totalement l'usage d'une de ses jambes, a J'allai », dit il — et c'est là un trait touchant qui fait connaître avantageusement l'homme — « visiter le cheval qui avait été blessé avec moi ; il s'était heureusement guéri, mais il ne me reconnut pas d'abord ; je vis par là combien j'étais changé ». 11 partit le 22 de Ronda sur une voiture de munition, finit par arriver à Madrid, où il resta près d'un mois, et fut de là renvoyé en France, avec de nombreux officiers également réformés, sous une escorte de soixante- quinze soldats d'infanterie. Ils s'organisèrent en un peloton commandé par le plus ancien blessé, afin de mourir armés si on les attaquait, car ils étaient hors d'état de se défendre, beaucoup d'entre eux étant obligés de se faire attacher sur leurs chevaux pour se soutenir. « iSous avions » , dit Rocca, « dans notre convoi deux fous ; le premier était un officier de hussards, qui avait perdu la raison à la suite de blessures profondes reçues à la tête ; il marchait à pied, parce qu'on lui avait ôté son cheval et ses armes, dans la crainte qu'il ne voulût s'échapper ou nuire. Il n'avait pas oublié, malgré sa folie, la dignité de son grade et le nom 'de son régiment ; quelquefois il découvrait sa tête à nos regards et nous montrait ses blessures réelles, qu'il prétendait avoir reçues dans des combats imaginaires qu'il nous racontait sans cesse. Un jour notre convoi fut attaqué pendant la marche ; il trompa la vigilance des hommes qu'on avait chargé de le garder, et retrouva son ancienne intrépidité
pour fondre sur les ennemis avec une simple baguette, qu'il appelait le sceptre magique du grand roi de Maroc, son prédécesseur. Le second de nos fous était un vieux musicien flamand de l'infanterie légère, dans le cerveau duquel la chaleur du vin d'Espagne avait fixé, pour le reste de ses jours, une imperturT bable gaieté. 11 avait échangé sa clarinette contre un violon et il marchait au milieu de notre triste convoi, jouant et dansant tout à la lois sans jamais se lasser 1 ».
A la fin de \ 810 Rocca rentra à Genève, où il était très aimé. Bonstetten, qui l'avait traité une fois de tête chaude, s'accusa plus tard d'avoir été très injuste à l'égard du jeune homme, auquel les fatigues et les souffrances de l'expédition d'Espagne n'avaient rien enlevé de sa brillante bravoure 2. On raconte * qu'un jour, malgré sa jambe blessée, il gravit, au galop de son cheval, l'escalier en pierre de la colline de Genève et redescendit par la rue de la Cité, afin dépasser sous les fenêtres de M/30 de Staël3. Le baron de Voght dit dans une lettre à Mme Récamier : « Le jeune Rocca a quelque chose de bien aimable. La réunion d'un caractère doux, d'une constitution délicate avec la bravoure et le courage. Il est si mince qu'on ne conçoit pas comment toutes ses blessures ont trouvé à se placer : il aime son état et les
1 Rocca, Mémoires sur la guerre des Français en Espagne, 240-245.
2* Bonstetten, Correspondance avec Friderike Brun Al, 143. Genève, 13 août 1817.
»A. Stevens, M™* de Staël, II, 101.