CHAPITRE CINQUIEME 41 I
larmes de son père ne l'arrêteront point ici É ». Mais en attendant il était encore trop faible pour rentrer dans la carrière, et de plus menacé d'une maladie de poitrine qui avait emporté de bonne heure sa mère. Parmi les personnes qui témoignèrent une vive sympathie au jeune homme se trouvait Mme de Staël, qui ne soupçonnait nullement l'effet exercé sur lui par ses paroles. Cet effet fut si profond et si durable, que bientôt Rocca dit à un ami, en parlant d'elle : «Je l'aimerai tant qu'elle finira par m' épouser ». Quelqu'un ayant remarqué qu'elle était assez âgée pour être sa mère, il répondit qu'il était heureux d'avoir ainsi une nouvelle raison de l'aimer. L'invraisemblable arriva. La femme qui n'avait jamais été belle et qui avait manqué sa vie parce qu'elle n'était pas parvenue dans sa jeunesse à éveiller un sentiment durable, devint, alors qu'elle avait renoncé au bonheur, l'objet d'une inclination passionnée que la constance devait ennoblir. Son âme était restée assez sensible pour ne pas repousser la compensation tardive que lui réservait le sort. Mais elle avait perdu sa foi dans l'indulgence du monde envers des vicissitudes si peu communes. Au soin de son nom vint s'ajouter cette fois la crainte de s'exposer aux propos railleurs des indifférents et à la critique de ses amis. 11 y eut donc en 1811, à Coppet, un mariage secret entre elle et Rocca. A la suite de la nais-
• 1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, itfme Récamier, les amis de sa jeunesse et sa correspondance intime, 65- €6. Le baron de Voght à Mme Récamier, Genève, 22 décembre 1810.
sance d'un fils, le 7 avril de l'année suivante, elle se sentit obligée, dans l'intérêt de cet enfant, de faire reconnaître son union à Stockholm, avec toutes les formalités prescrites par la loi. Mais le inonde n'apprit qu'après sa mort que Rocca avait été son légitime époux *.
Ceux qui lui tenaient de près ne se trompèrent du reste pas longtemps sur la nature de ses rapports avec lui. Dans une lettre adressée en 1811 à Mme de Gerando, qui avait cherché à excuser la conduite de son mari, Mme de Staël elle-même y fait allusion. « Il y a des personnes, Madame, avec lesquelles la sympathie ne peut jamais être détruite. Un nuage s'élève quelquefois, mais il disparaît, car il y a trop de rayons pour qu'il ne soit pas dissipé. Quant à vous, Madame, je n'ai pas même eu le nuage. Je me vante de sentir quelle âme vous avez, quel esprit vous éclaire, et quand je sortirai de l'agitation où me jette un si grand événement dans ma vie, un événement dans lequel je ne puis savoir si mon Saint là-haut m'approuve en tout, j'irai vous voir et causer avec vous, si vous me le permettez 2 » .
Il fallait du reste s'attendre aux contradictions, même de la part de ceux qui lui étaient le plus dévoués. Sismondi, qui se trouvait en Italie, croyait Mme de Staël en route pour les Etats-Unis, quand il apprit qu'au
1 Bonstetten, Correspondance avec Friderike Brun, Genève, 13 août 1817. — ]\fme Necker rie Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.
2 Baron de Gerando, Lettres inédites, etc., 76-77. Mme de Staël à Mœe de Gerando, 1811.