‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 206 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

contraire elle revenait à Genève. « Il me serait difficile de dire quelle fut ma joie », écrivait-il à la comtesse d'Albany, « lorsque j'appris à deux lieues d'ici que j'allais la revoir ; son retour a changé toute mon existence ; je n'attendais à Genève que tristesse et solitude, j'y ai trouvé la personne que j'aime avec le plus d'ardeur, et une personne qui, quand on ne l'aimerait pas, répandrait encore du bonheur sur tout ce qui l'approche, par son chnrme inexprimable ». Peu après il trouva l'humeur de son amie si changée, qu'il écrivit de nouveau à sa noble correspondante : « On ne parle que de bals et de comédies de société. Mme de Staël en joue une ce soir qui est de sa composition ; dans huit jours elle en jouera une autre qu'elle a faite aussi elle-même, et, ce qu'il y a de singulier, d'après son imagination mélancolique et la tristesse extrême de sa situation, toutes deux sont d'une extrême gaieté. Elle a pris désormais son parti, elle ne songe plus à Paris, elle a oublié son livre, et n'en a point d'autre dans la tête; elle vit dans le présent, sans faire de projets, sans renoncer à ceux qu'elle a faits, car ce serait presque disposer de l'avenir que d'en effacer ce qu'elle y avait mis précédemment. Elle me confond tous les jours davantage ; je n'aurais jamais espéré ce repos d'esprit qu'elle a trouvé, je n'aurais su quel conseil lui donner pour l'atteindre, et il m'étonne si fort, que je ne sais comment compter sur sa durée ■ » .

Vers le même temps Ad albert de Chamisso, poussé

1 Saint- René Taillandier, Lettres inédites, etc., Sismondi à Mme d'Albany, Genève, 19 novembre 1810, 11 février 1811.

par le désir de revoir M,ne de Staël, vint à Genève, où il se lia d'une amitié étroite avec Sismondi. Mais il la trouva, suivant son expression, « enchaînée dans des relations qui l' éloignèrent complètement de lui » , et une pièce de vers qu'il composa trahit quelles espérances lai aussi, peut-être, avait nourries au fond du cœur :

J'ai vu la Grèce et retourne en Scythie. Dans mes forêts je retourne cacher Mes fiers dédains et ma mélancolie.

Rien désormais ne m'en peut arracher.

Adieu, Corinne, adieu! c'est pour la vie. Là j'expierai l'erreur qui m'est ravie.

Corinne, adieu ! tu n'es point mon amie. J'ai vu.

Et, sur le même ton, Sismondi adressa au poète ces lignes d'adieu :

J'éprouve aussi la souffrance,

Je vois aussi l'espérance

Se faner, s'évanouir ;

Mais si j'ai quelque courage,

C'est moins pour braver l'orage

Que pour me taire et souffrir 2.

Tous ceux qui se sentaient déçus ou blessés ne s'en tinrent pas à une pièce de vers. Au printemps de 1811 Benjamin Constant, qui se rendait à Lausanne, passa par Genève. Comme nous l'apprennent les notes préparées pour ses Mémoires, les plus pénibles explications avec son père l'y attendaient. Il y eut

1 * Karl Fulda, Chamisso et son temps, 111-114.

Page 1