‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 207 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME 4-l · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME 4-l

des scènes violentes avec lui, avec Mme de Constant, avec Mme de Staël, qu'il accusa d'éloigner de lui son père, enfin avec Rocca lui-même, qui y mit fin en profitant d'un prétexte futile pour provoquer Benjamin Constant, qui lui était antipathique. Ce dernier déclara qu'il ne voulait pas rendre Mm8 de Staël, qui ignorait cette provocation, responsable des agissements d'un jeune fou. On réussit cependant à arranger l'affaire, bien que Benjamin Constant fût toute sa vie un duelliste avéré. Le 15 mai ij partit pour l'Allemagne l;

Avec le temps, les amis de Mme de Staël se convainquirent de plus en plus qu'elle avait trouvé clans un caractère d'une parfaite noblesse la compensation aux avantages d'une situation plus brillante selon le monde. « 11 est certain que cette union l'a rendue heureuse », dit Mme Necker de Saussure. « Elle avait bien jugé l'âme élevée de M. Rocca : une tendresse extrême, une constante admiration, des sentiments chevaleresques ; et, ce qui plaisait toujours à Mme de Staël, un langage naturellement poétique, de l'imagination, du talent même, comme l'ont prouvé quelques écrits, de la grâce dans la plaisanterie, une sorte d'esprit irrégulier et inattendu qui excitait le sien et mettait de la variété dans sa vie ; voilà ce qu'elle a trouvé en lui. A cela se joignait une profonde pitié pour les maux qu'il

1 Sainte-Beuve, Benjamin Constant. Portraits littéraires, \\\, 185. — Edmond Schérer, Le Temps, 20 février 1887. — * Adolphe Strodtmann, Profils de poètes et figures caractéristiques, II, 19-20.

endurait, et des craintes toujours renaissantes qui entretenaient son émotion et enchaînaient sa pensée. . . L'heureuse imprévoyance de son caractère Ta bien servie dans le cours de cette union. Après des alarmes cruelles sur la santé de M. Rocca, elle revenait promptement à croire que sa vie n'était pas attaquée et que ses maux n'étaient qu'accidentels. Il ne lui restait de l'inquiétude qu'une attention continuelle et remarquable chez une personne si vive, pour les soins nécessaires à sa conservation 1 ». « J'aimais bien Rocca», dit lord Byron, qui l'avait connu à Londres ; « c'était un homme intelligent et capable. Nul ne disait de meilleures choses et avec plus de distinction 2 ».

Le moment vint bientôt pour Rocca de prouver son dévouement par les faits.

Pour la première fois peut-être depuis que le sort l'y ramenait sans cesse, l'idée de passeren Suisse un temps illimité n'eut pas pour Mme de Staël l'amertume d'autrefois. Tout en continuant à sentir que l'exil affaissait l'esprit, elle avouait que l'âme gagnait en vigueur par la certitude acquise qu'aucune puissance de la terre ne peut rien sur les convictions 3. Restait le sentiment poignant d'exposer ses amis à subir le même sort qu'elle, rien que parce qu'ils la fréquentaient. Cette crainte perpétuelle de

1 Mme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de Mme de Staël.

2 Medwin, Conversations with lord Byron, 123.

* Mm* de Staël à Meister, 13 juillet 1811. Lettres inédites en possession de M. le docteur Th. Reinhart.

compromettre les autres par de simples actes de politesse alla si loin, qu'elle n'invitait plus personne à sa table sans s'informer très exactement de toutes ses relations, « car si cette personne avait seulement un cousin qui voulût une place, ou qui la possédât, c'était demander un acte d'héroïsme romain que de lui proposer à dîner1 ». « Quelle douleur d'être comme une pestiférée pour tout ce qui vous approche ! », écrivait-elle au commencement de 1811 à Mme Récamier. Elle ne savait pas encore, quand elle traçait ces lignes, que le nouveau préfet, M. Capelle, brûlait de l'envie de gagner ses éperons. Il lui demanda d'abord de lui livrer le manuscrit original du livre De l'Allemagne, à quoi elle se contenta de répondre que le manuscrit était en sûreté à l'étranger et qu'il y resterait. Puis il insista pour obtenir d'elle, sous n'importe quelle forme, l'éloge de l'Empereur. Quelques lignes dans ce sens, répétait-il à toutes les connaissances de Mme de Staël à Genève, suffiraient pour amener un changement complet dans sa situation. Comme par le passé et pour la même raison, c'est-à-dire que, dans la position où elle se trouvait, un tel éloge serait ridicule, méprisable même, elle refusa,

a En m'y refusant, je dois le dire, je n'ai pas eu le mérite de faire un sacrifice » , a telle écrit à ce sujet ; « l'Empereur voulait de moi une bassesse, mais une bassesse inutile... 11 fallait, pour plaire à notre maître, vraiment habile dans l'art de dégrader ce qu'il reste encore d'àmes fières, il fallait que

1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2* partie, chap. 2. m 27

je me déshonorasse pour obtenir mon retour en France, qu'il se moquât de mon zèle à le louer, lui qui n'avait cessé de me persécuter, et que ce zèle ne me servît à rien. Je lui ai refusé ce plaisir vraiment raffiné ; c'est le seul mérite que j'aie eu dans la longue lutte qu'il a établie entre sa toute-puissance et ma faiblesse * ». Enfin, lors de la naissance du roi de Rome, le 20 mars, l'enthousiaste préfet vint proposer à Mme de Staël de chanter l'impérial enfant. Elle lui répliqua en riant qu'elle n'avait aucune idée sur ce sujet et s'en tiendrait à faire des vœux pour que sa nourrice fût bonne. Déjà auparavant, un ministre de l'Empereur lui ayant fait dire que celui-ci lui rembourserait la créance de son père, si elle l'aimait, elle avait riposté : « Je savais bien que pour recevoir ses rentes il fallait un certificat de vie, mais je ne savais pas qu'il fallût une déclaration d'amour » . Plus cet état se prolongeait et plus elle sentait qu'il y a parfois comme un sentiment de bien-être physique dans la résistance à l'injustice et à la violence 2.

Cette disposition d'esprit se retrouve dans une de ses communications à Gœthe. Aune lettre que lui adressa Guillaume Schlegel, Mme de Staël ajouta en postscriptum :

« Permettez -vous que je mette quelques lignes au bas de la lettre de mon excellent ami ? Vous êtes pour moi l'idéal des facultés intellectuelles et personne en

1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 4. a j\fme Necker de Saussure, Notice sur le caractère et les écrits de iWme de Staël.

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