CHAPITRE CINQUIEME
Europe n'a plus que vous le don de la pensée. C'est quelque chose qu'une telle éminence, quoiqu'elle ne donne point d'empire sur la terre. Croyez-vous qu'une telle puissance s'anéantisse jamais. Vous qui êtes pour les autres une preuve de l'immortalité de l'âme, servez-vous en aussi à vous-même. Votre système des couleurs est charmant, il est d'accord avec tout l'ensemble du système de philosophie dont Kant a fait le premier pas. J'aime que tout soit en nous, parce que nous sommes dans le sein de Celui qui s'est fait appelé:* notre père. Me voilà bien sérieuse et cependant je joue la comédie, j'en jouis, je cherche toutes les jouissances dans la ligne de l'esprit et de l'âme, mais je ne crois pas à la nécessité de se priver de rien, que du mal. Dans ma douce manière de me traiter, je voudrais me rapprocher de vous cet été et vous voir à Carlsba-len. J'espérais aussi présenter mes hommages à la cour par excellence, mais je dépends en tout d'une autre cour. Je vous remercie d'avoir fait représenter la pièce de Schlegel. Je crois que c'est un progrès pour les beaux-arts, et c'est un plaisir pour un homme que j'apprends chaque jour à aimer plus. Dites à Mme de Schardt, je vous prie, que je lui écrirai dans huit jours. Mes pensées sont toujours à Weimar et je vous prie d'en recueillir quelques-unes sur le bord de votre rivière. Adieu * » . Dans le cours de cet hiver, Sismondi fit devant un nombreux public quarante leçons sur la littérature des peuples de l'Europe méridionale, les Ita-
1 * Annales gœthiennes, 1884, 120. Mme de Staël à Goethe, 15 mars 1811.
liens, les Espagnols et les Portugais, leçons rendues plus intéressantes encore en ce que leur pointe polémique était fréquemment dirigée contre les idées artistiques de Guillaume Schlegel. Au nombre des auditeurs de Sismondi était Karl Ritter, le géographe, homme aimable qui fut plus tard un savant illustre. Il était venu à Genève avec ses deux élèves, le jeune Hollweg de Francfort et le fils de Sœmmering. Plus encore que Genève, « la reine de la Suisse », l'enchanta le ravissant paysage, le lac, sur les rives duquel « alternaient jardins et maisons de plaisance, et où l'on n'apercevait qu'équipages, voitures et promeneurs » . Il se lia avec Pictet, le mathématicien et physicien, montra aux Genevois le premier modèle d'un télégraphe électrique, inventé en 1809 par Sœmmering, et fréquenta beaucoup, à Goppet et à Genève, la maison de Mme de Staël. Un jour que, chez elle, on en vint à parler de l'essence de la religion, Mme de Staël s'exprima sur ce sujet avec tant d'éloquence, que Ritter avoua n'avoir jamais encore été ébranlé ainsi dans tous ses nerfs et jusqu'à la pointe de ses doigts. « Il y a dans ses discours », dit-il, « quelque chose de la puissance de Socrate telle que la décrit Alcibiade dans Le Banquet de Platon 1 ».
Au mois de mai, les médecins envoyèrent le plus jeune fils de Mme de Staël aux bains d'Aix, où sa mère l'accompagna. La saison étant peu avancée, il ne se trouvait guère là, en fait de connaissances de
1 * G. Kramer, Karl Ritter, I, 272-279, 283, 285, 288-