CHAPITRE CINQUIEME 42 I
Mme de Staël, que la comtesse de Boigne, une femme distinguée à laquelle ses relations avec plusieurs des hommes d'Etat de la Restauration et de la monarchie de Juillet ont assuré une place dans l'histoire de la société française *. Nous lui devons un souvenir de ce séjour de Mme de Staël à Aix. On était allé passer une journée à Chambéry, et l'on s'en revenait à Aix vers le soir, en deux carrosse. Un orage éclata pendant le retour, un tonnerre épouvantable. Dans l'un des carrosses, les dames avaient eu peur ; on avait fait arrêter, et l'on était descendu au moment où les coups étaient les plus forts ; il y avait eu maint incident qu'on se racontait avec agitation. Dans l'autre carrosse, à l'arrivée, il se trouva qu'on avait fait peu d'attention au temps ; on n'avait presque rien entendu ; de tonnerre et d'éclairs on n'avait qu'une vague idée ; un autre éblouissement avait tout rempli : Mme de Staël y était, et pendant tout le trajet elle avait causé. La conversation avait eu pour point de départ les lettres de Mlle de Lespinasse. Mme de Staël n'avait pas parlé seule, car elle admettait bien la réplique, mais elle avait tout animé, tout élevé et monté à son propre ton, à son degré d'enthousiasme : « une électricité avait fait oublier l'autre "2 » .
A Aix, le préfet du Mont-Blanc lui refusa des chevaux de poste, parce qu'il craignait qu'elle s'en-
1 Gnizot, Mémoires pour servir à V histoire démon temps, I, chap. 2.
* Sainte-Beuve , Mm* de Staël. Nouveaux Lundis, II ,
fuit en Angleterre. A Genève, le préfet Capelle l'informa que désormais elle ne pourrait plus franchir la frontière française et que Guillaume Schlegel avait reçu l'ordre de quitter non seulement Genève, mais aussi Coppet, situé sur le territoire suisse ; et comme elle voulut connaître la raison de cette mesure, il répondit que c'était par intérêt pour elle que le gouvernement éloignait de sa maison Schlegel, qui la rendait anti-française : on connaissait ses opinions littéraires et sa brochure où, en comparant la Phèdre d'Euripide à celle de Racine, il avait donné la préférence à la première. Plus tard, lors de l'entrée des alliés à Paris, Schlegel retrouva l'original de la dénonciation à la suite de laquelle il avait été banni de l'Empire français. Elle portait qu'un certain M. Ghélègue (sic), commensal de Mme de Staël, était anti-napoléonien, hostile à la France, Allemand en un mot, et que sa présence ne pouvait être tolérée plus longtemps.
Bien qu'on eût permis peu après à Schlegel de retourner pour un temps à Genève et ensuite de rester en Suisse, Mme de Staël commença à craindre que l'idée d'une arrestation ne fût rien moinsque chimérique. La duchesse de Ghevreuse, que l'Empereur avait bannie parce qu'elle avait désapprouvé l'expédition d'Espagne, était morte en exil. Une autre dame, également expulsée, se vit refuser la permission de se rendre auprès de son mari malade *. Des personnes de l'entourage intime de Mme de Staël furent saisies d'une
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Mme Récamier et les amis de sa jeunesse, 71 .
telle panique, que le baron de Voght, entre autres, quitta Genève sans prendre congé d'elle \
Dans cette situation intolérable elle résolut de fuir. Elle avait toujours à sa disposition un passeport pour les Etats-Unis, mais des motifs personnels et la sévère application du système du blocus continental rendaient ce voyage presque inexécutable. Elle songea donc à chercher un asile en Suède, où, par suite d'un enchaînement de circonstances, le roi Charles XIII, qui n'avait pas d'enfants, avait désigné en 1810 pour son successeur le maréchal Bernadotte, devenu prince-héritier. Mme de Staël était certaine de la protection de celui-ci, en supposant qu'il lui fût possible d'arriver jusqu'à lui, car le préfet de Genève n'avait nullement laissé ignorer que toute tentative de fuite aurait pour conséquence son arrestation. Elle étudia donc, avec presque autant de zèle que Napoléon lui-même, la carte de Russie, car par ce pays seul elle pouvait espérer gagner la Suède, et elle se flattait de l'idée que si l'Empereur d'Autriche ne la défendait pas, du moins il ne la livrerait pas non plus. Plus approchait le moment fixé pour l'exécution de ce hardi dessein, et plus elle désirait revoir une fois encore Matthieu de Montmorency. 11 était le tuteur de ses enfants, et lui aussi ne voulait pas la laisser partir sans lui dire adieu. La rencontre eut lieu non loin de Fribourg ;
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 178 ; itfme Récamier et les amis de sa jeunesse, 59, 66. — Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII,
il visita avec Mme de Staël le couvent de trappistes de Seligenthal situé dans le .voisinage, et retourna à Coppet avec elle par Vevay et Bex. En route il vint aux touristes l'envie de voir une chute d'eau. A peine rentrés à la maison, ils subirent une réprimande de la part du préfet, car la chute d'eau, ils l'ignoraient, était située sur le territoire français, et Mme de Staël avait ainsi contrevenu à l'ordre impérial. Elle répondit avec l'âne de la fable :
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue !
Quelques jours après, Matthieu de Montmorency reçut sous le toit de son amie, qui s'en montra inconsolable, son ordre d'internement au centre de la France. Il n'avait pas encore obéi à cet arrêt, quand Mme Récamier, qui se rendait à Aix-les-Bains, passa par Coppet et ne voulut pas se refuser la satisfaction de s'arrêter au moins pour quelques heures auprès de son amie. Mme de Staël l'avait en vain conjurée de ne ne pas s'exposer à ce danger. Elle la reçut en larmes, la garda une nuit chez elle et l'accompagna le lendemain matin jusqu'à Ferney. Quelques jours plus tard, Mme Récamier reçut à son tour un arrêté de l'Empereur qui l'envoyait à Châlons. « Je me jette à vos pieds, je vous supplie de ne pas me haïr », lui écrivit Mme de Staël au comble de l'émotion. Elle était si épuisée par la lutte, par ce mode de persécution, et par l'insomnie qui en était la suite, qu'elle sentait elle-même que son état devenait de plus en plus malatif. La vie lui apparaissait «comme un bal dont la musique a cessé » . Elle cherchait un