CHAPITRE CINQUIEME
refuge dans la prière, ne cessait de se répéter que le châtiment était mérité et que la Providence est juste, mais elle n'espérait plus rien de l'avenir, depuis qu'elle se sentait frappée dans ceux qu'elle aimait. C'est en vain que ses deux amis, tombés victimes de la colère de l'Empereur, essayaient de la calmer et acceptaient pour leur part, sans se plaindre, le sort qui leur était réservé. « Vous me dites que j'ai un avenir », répondait Mme de Staël aux paroles de consolation de son amie Juliette ; « je puis me tromper, les pressentiments sont des aperçus trop fins pour être analysés ; mais je ne me tirerai de rien, je n'arriverai point à cet avenir, et ma vie finira cruellement et bientôt. Je passe des heures entières à me faire à l'idée de la mort. Je regrette mon talent peut-être avec égoïsme, mais enfin je sens en moi des puissances supérieures qui n'ont point encore été développées, et leur destruction m'afflige ■ ».
Depuis le mois d{aoùt 1811, qui lui avait enlevé ses amis, jusqu'au mois de mai suivant, le temps s'écoula pour elle dans cette disposition d'esprit. « Vous et Schlegel, vous ranimiez mon âme qu'ils ont tuée », écrivit-elle à la suite d'une visite que le vieux Meister lui avait faite en compagnie de Schlegel. « Il me semble qu'il n'y a de nouvelles d'aucun lieu du monde, et suivant l'expression du livre dse Macchabées, « la terre se tait devant Alexandre ». 11 n'y a que la comète qui ait osé se montrer comme à
1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 207, 211 et 219-220, Genève, octobre 1812.
l'ordinaire On prétend que le Pape refuse. Quelle
puissance que la religion, qui donne de la force aux faibles tandis que tout ce qui était fort n'en a plus. On m'a fait encore offrir de raccommoder le brûlé *, d'ôter quelque chose, de changer le titre et de le faire paraître. Mais je n'ai plus de talent, plus d'idée, plus d'imagination, et je suis devenue passive, ce qui n'était guère dans ma nature. Le grand événement de ma vie, c'est le soleil. Quand il fait beau, j'espère que le bon Dieu ne m'a pas encore abandonnée 2 ».
En attendant, Coppet devenait de plus en plus une sorte de prison, et le préfet menaçait de placer, à la première occasion, un poste à la porte du château. Mais il ne parvint pas à éveiller chez Mme de Staël la pensée d'acheter sa liberté au prix d'une condescendance indigne. « Je me meurs à la lettre du malheur de mes amis », dit-elle à Camille Jordan, qui une fois encore avait laissé percer un doute sur la correction de son attitude. « Ma santé, qui était forte, est détruite, et il se pourrait très bien que je mourusse avant la traversée. Tout cela est égal. J'aime mieux ma situation que ce qu'on m'offre pour en sortir. Mais je vous le dirai de toute la hauteur de mon âme : je pense qu'en fait de dignité morale, les circonstances me placent aussi haut qu'il est possible, et je m'étonne que vous, qui êtes si indulgent pour l'inconcevable conduite de Gerando, vous tourniez
1 Le livre De l'Allemagne.
2 Mme de Staël à Meister, 5 octobre (18UJ. Lettres inédites en possession de M. le docteur Th. Rheinhart.