CHAPITRE PREMIER
bel, écrite en 1788. « L'apparition des Gore à Weimar », dit le prince en parlant d'une famille anglaise qui était venue y séjourner, « a eu un excellent résultat, que je n'osais guère espérer. .,. Jamais encore je n'ai entendu ma femme louer quelqu'un à ce point, et peu de personnes ont reconnu aussi nettement qu'Emilie les mérites de celle-ci. Ces Anglais finiront sûrement par se fatiguer de leur vie errante, et Emilie, qui a toujours eu pour l'Allemagne une prédilection particulière, peut dans ses vieux jours et quand ma femme aura vieilli à son tour, former peutêtre avec nous une alliance nécessaire à toutes deux, car ma femme vit tout à fait solitaire, sans avoir auprès d'elle une seule créature féminine qui satisfasse son besoin d'amitié. La Stein et la Herder, avec beaucoup de mérites, mais trop peu à leur aise, sont trop légères pour elle. Ma femme n'exerçant aucun talent de nature à assouplir sa manière d'être, court le danger de vivre trop isolée et de perdre complètement la conscience d'un certain attrait si nécessaire à l'existence. Gomme j'ai dû me consacrer au service de la grande patrie allemande, je ne puis toujours assurer à ma femme la société qu'il lui faut, et puis la société exclusive des hommes n'est pas convenable pour des femmes ; elles perdent alors le charme particulier à leur sexe et deviennent des hermaphrodites que je n'ai jamais pu trouver aimables ' » .
1 * Knebel, Œuvres posthumes, I, ^7. Charles-Auguste à Knebel, 22 janvier 1788.
Bien des années plus tard, la duchesse Louise noua des liens sérieux d'amitié avec une femme, ainsi que son époux l'avait souhaité. Mais au lieu de la compagne de sa jeunesse elle choisit la Française que tant de circonstances de tout genre semblaient éloigner d'elle. Ces rapports furent maintenus aussi longtemps que possible par une correspondance entre elle et Mmo de Staël. Quand la châtelaine de Coppet écrivait à la princesse allemande : « Je vous révère comme la plus noble personne que j'ai connue et ce sentiment me suivra jusqu'à la mort », ce n'était point là une phrase de convention, mais l'expression d'une admiration sincère et profonde. Et quelques années après son premier départ de Weimar, quand sous le coup des catastrophes de 1806 se révéla chez la duchesse Louise une faculté héroïque de souffrance et d'action, son amie lui écrit de Suisse, dans la plénitude de l'attente satisfaite : « J'ai eu la gloire, Madame, d'avoir prédit ici ce que vous feriez là-bas * » .
Cette hospitalité de Weimar, si cordialement offerte et acceptée, n'enleva rien pour cela à Mme de Staël de l'indépendance de ses idées. Même avec Gœthe elle redoutait si peu la contradiction, qu'une âme qui ne savait pas oublier, Mme de Stein, redescendue au rôle de simple spectatrice, écrivait à son fils : « Je crois que Mme de Staël a inspiré à Gœthe le besoin de voir de nouveau autour de lui des femmes un peu plus cultivées que celles qu'il a vues jus-
1 L'auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 93-94,156. Mme de Staël à la duchesse Louise, Coppet, octobre 1807, 26 novembre 1809.