CHAPITRE PREMIER
qu'ici ». A la suite de longs et confidentiels entretiens avec lui, Mme de Staël s'exprimait ainsi sur son compte: «il .y a un double Gœthe, le poète et le métaphysicien. Le poète est lui-même, l'autre est son fantôme. Mais il me semble que lui-même a souvent peur pour son autre Soi, comme on dit qu'il y a des visionnaires qui se voient double. Quand ce fantôme se met devant ses yeux, Gœthe, qui est luimême, s'effraye, recule, se renferme en soi-même ; puisse un génie bienfaisant le délivrer de cette funeste doublure. Car sans elle il est et il sera toujours le plus grand homme en originalité et en conceptions pures en Allemagne 1 » .
Un jour il lui envoya son fils en la priant d'écrire quelque chose dans l'album du jeune homme. Elle n'aimait guère ces collections qu'elle appelait des registres mortuaires ; pourtant elle céda. Benjamin Constant, qui alors était présent, lui conseilla ironiquement de transcrire l'épigraphe mise par Montesquieu en tête de Y Esprit des Lois. Mme de Staël écrivit : « Mon aimable enfant, je ne puis pas dire : imitez votre père, parce que les dons du ciel ne s'imitent pas, mais soyez le digne héritier de la gloire de votre père, et souvenez-vous d'un vers de vos plus célèbres poètes : Der Rubm ist edler Seelen unvergae glich Erbtheil (La gloire est l'impérissable héritage des nobles âmes) » .
Ce qui l'étonnait surtout, quand elle observait le genre de vie des hommes célèbres réunis à Weimar,
i * * * Bœttiger, -Journal du Matin > 1855, 659.
c'était leur simplicité et ta modestie avec laquelle ils se contentaient de très faibles traitements, bien que Mme de Staël trouvât la vie tout aussi chère en Saxe qu'à Paris. Son jugement sur la partie masculine du monde élégant de Weimar se rencontrait avec celui de Gœthe et n'était rien moins que flatteur. « Ils ont tous l'air comme s'ils n'étaient pas encore nés », dit-elle un jour comme en passant à la jeune princesse, fille du duc. « Ils sont donc encore de l'autre côté de l'enfance », ajoute à cela Henriette de Knebel ; « et, en effet, ils ont un intérieur tout à fait innocent, au point qu'on pourrait toujours leur dire quelque chose de nouveau, si on en ressentait le désir » . Les daines furent mieux traitées ; elle trouvait chez elles plus de culture,etellene se dérobait nullement aux devoirs et aux plaisirs de la société. Au début elle dînait chaque jour au Château, « où l'on ignorait comment on pourrait plus tard se passer d'elle ». Elle allait aussi au bal, « habillée avec beaucoup de goût et dansant fort bien, car elle s'acquitte à merveille de toutes les pratiques de la vie mondaine. Elle joue au whist, touche du piano et chante très agréablement. Elle aime beaucoup la chanson des reîtres dans le Camp de Wallenstein et dit qu'elle a « toute la gaieté et toute la mélancolie du militaire » .
Il y avait encore un côté de la vie sociale par lequel ce petit Weimar était supérieur à d'autres villes allemandes, et non seulement, il faut bien l'avouer, aux villes d'alors. Sur cette scène restreinte les hommes valaient non ce qu'ils représentaient, mais