CHAPITRE CINQUIEME
toutes vos foudres contre une malheureuse "femme, qui résistant à tout, défendant ses fils et son talent au péril de son bonheur, de sa sécurité, de sa vie, est un moment touchée de ce qu'un jeune homme, d'une nature chevaleresque, sacrifie tout au plaisir de la voir. J'estime avant tout, sur cette terre, le dévouement, l'élévation et la générosité. Je voudrais qu'on y put joindre l'absence totale de faiblesses d'imagination ; mais de toutes les faiblesses, celles qui souillent le plus à mes yeux, ce sont celles du calcul et de la pusillanimité. On peut encore accomplir toutes les vertus, quand on serait trop susceptible de goût pour les agréments et les qualités; mais de quoi reste-t-on capable quand on recherche la faveur aux dépens de l'amitié, aux dépens des consolations qu'on peut donner aux malheureux. Que signifient ces aumônes aux pauvres, quand on néglige
la charité du cœur Je ne vous dirai pas ce que je
souffre, vous le comprendrez ; mais excepté le moment où un homme tel que vous m'a fait douter de son estime, Dieu m'a fait la grâce de penser que je donnais un noble exemple à mon siècle *».
iMême dans la situation où elle se trouvait alors, cette extraordinaire nature conservait sa vitalité. Elle cherchait dans le monde idéal qu'elle portait en elle un refuge contre les coups de la destinée et la misère de l'heure présente, et conçut le plan d'un poème sur Richard Cœur- de-Lion, qui l'occupa jus« qu'à la fin de sa vie. En même temps elle acquitta
1 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 255. Mme de Staël à Camille Jordan, Coppet, 3 octobre 1811.
une dette morale que lui * imposait sa conscience, affinée par de longues années d'expérience et de réflexions.
Dans son livre De C influence des Passions elle avait excusé le suicide, en certaines circonstances, comme la ressource des forts. Maintenant elle prit à tâche de retirer ce mot irréfléchi. Elle le fit en considérant la question de son point de vue le plus élevé et en opposant à l'assertion des stoïciens : la douleur n'est pas un mal, cette affirmation du christianisme : la douleur est un bien, elle est une partie de l'ordre éternel dans lequel règne l'équité. Le sort n'est pas aveugle ; c'est le tribunal secret qui nous juge, et quand il paraît injuste, peut-être sommesnous seuls à savoir ce qu'il veut nous faire entendre et ce qu'il exige de nous. La souffrance est la condition du perfectionnement ; et, après un certain temps, ce perfectionnement nous rend le bonheur. Car le cercle, se refermant alors, nous ramène aux jours d'innocence qui précédèrent nos fautes. Le but suprême de la vie est le renoncement à la vie. La nature l'atteint par la destruction, la volonté par le sacrifice. L'existence humaine bien comprise n'est autre chose que l'immolation de la personnalité et le retour à la loi universelle, inflexible, absolue, contre laquelle il ne faut pas se révolter, mais à laquelle il convient de se soumettre volontairement. Le suicide n'est pas un acte de lâcheté : cette manière de le définir n'a convaincu personne. Mais c'est un acte de révolte ou de désespoir, et le courage résigné qui accepte la douleur est quelque chose de