CHAPITRE CINQUIEME
plus élevé, même au point de vue purement humain. A l'égard des différentes causes de suicide, Mme de Staël exprime l'avis qu'aucun mobile humain, aucun motif se rattachant aux choses qui passent, ne justifiera jamais la mort volontaire. Parmi les actions humaines, il y en a un grand nombre, sans doute, qui semblent plus perverses que le suicide ; il n'en est pas qui nous dérobe plus complètement à la protection de Dieu. Malgré sa profonde pitié pour les victimes, l'auteur parle ici en chrétienne, et, comme telle, elle reconnaît le sens profond de la doctrine évangélique dans l'explication qu'elle donne de la douleur. Elle cite le sophisme de Rousseau : « Pourquoi serait-il permis de se faire couper la jambe, s'il est défendu de s'ôter la vie ? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l'une et l'autre? » ; mais elle répond par ce passage de l'Evangile : « Si votre bras vous est une occasion de chute, coupez-le ; si votre œil vous égare, arrachezle et le rejetez loin de vous ». Ces textes s'appliquent à la tentation, et non au suicide, mais néanmoins on peut y puiser la réfutation de l'argument de Jean-Jacques. 11 est permis à l'homme de chercher à se guérir de tous les genres de maux ; mais ce qui lui est interdit, c'est de détruire son être, c'est-à dire la faculté qu'il a reçue de choisir entre le bien et le mal. Mme de Staël rappelle alors la mort du Christ, qui donna au monde le plus haut exemple de soumission volontaire à la douleur et à la souffrance. Le regard attaché sur elle, le martyr s'est pris d'enthousiasme et a achevé en lui l'œuvre de
Dieu, qui interrompt pour toujours l'anéantissement de soi-même. Car le problème moral, la dignité de l'existence tout entière se mesurent à la force de résistance que l'homme oppose non seulement à la mort, mais à tous les intérêts égoïstes de la vie1. C'est sans doute parce que la trame de ces Réflexions sur le Suicide est moins serrée encore que celle de tel autre écrit de Mme de Staël, qu'elles ont été relativement peu remarquées. La philosophie morale les a cependant mentionnées de nos jours. William Hartpole Lecky dit que ce petit traité est un modèle de piété calme, franche et philosophique, qui, au lieu de reprendre des arguments usés, trace l'esquisse idéale de l'homme véritablement vertueux, pour montrer combien un caractère fortement discipliné est à l'abri de la tentation du suicide2.
Au milieu de ces occupations et de toutes les exigences et les inquiétudes qui se rattachaient à son changement de situation, le printemps était arrivé, et l'on commençait à croire que Mme de Staël se résignait à demeurer à Coppet la prisonnière de Napoléon. Elle n'avait jamais dissimulé que la nature lui avait rendu très difficile le courage physique. « Je suis très facile à ébranler » , dit-elle dans Dix minées d'exil ; « mon imagination conçoit mieux la peine que l'espérance, et quoique souvent j'aie
1 Mme de Staël, Réflexions sur le Suicide. Œuvres complètes, III, 305-388, en particulier pages 314, 315, 317, 319, 336, 346.
2 W. H. Lecky, History of European morals. Traduction allemande de H. Iolowicz, II, 46-47.