‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 213 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME ^3 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME ^3 I

éprouvé que le chagrin se dissipe par des circonstances nouvelles, il me semble toujours, quand il arrive, que rien ne pourra m'en délivrer ». Sismondi la qualifie « d'excessivement poltronne1 ». Bonstetten aussi était d'avis qu'elle resterait jusqu'à ce que le plus grand malheur la frappât, car, dit-il, « on l'a trop offensée, on lui a fait trop de mal, tout pardon est devenu impossible... Le château de Goppet est à moitié abandonné. Sismondi ne le quitte pas. Mme de Staël me remercie chaque jour de ne pas l'abandonner, elle est souvent malade de chagrin, et, chaque semaine, elle se voit obligée de se défendre contre des accusations qui sont absolument fausses, et dont elle ne sait même pas le premier mot2 ». Les médiocrités se rassuraient sur son sort en se disant qu'après tout une belle propriété, un gros revenu et tous les agréments de la vie, rendaient cette espèce de prison tout à fait tolérable. Ceux qui connaissaient Mme de Staël de près étaient de plus persuadés qu'elle ne parviendrait jamais à s'arracher d'auprès de la tombe de son père et à tant de souvenirs qui lui étaient chers. Pendant que tous ces raisonnements s'échangeaient autour d'elle, Mme Récamier reçut quelques mots de son amie, écrits à la hâte, qui lui disaient ceci 3 : « Chère Ju-

1 Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc., 445. Sismondi à Mme d'Albany, Genève, 11 octobre 1811.

2 * Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, I, 332, 336, 339, 16 septembre, 10 octobre, 2 novembre 1811.

3 Saint-René Taillandier, Lettres inédiles, etc., 145. Sismondi à Mme d'Albany, Genève, 11 octobre 1811.

liette, je me crois obligée de partir, je m'y crois obligée pour vous, pour Matthieu, pour mes enfants et pour moi. Si dans un pays étranger je pouvais vivre avec vous, ce serait un bonheur plus vif, plus idéal que tous ceux que l'amitié peut donner. Mais j'ai horreur de ma situation présente, du mal que j'ai fait, de celui que je peux faire à ceux que j'aime, de ma dépendance, de ma soumission forcée1 ».

Plusieurs jours avant l'arrivée de cette lettre, Mme de Staël était en sûreté. Le 23 mai, après avoir pris congé de son plus jeune enfant, qui n'avait pas deux mois, et était confié, sous un nom supposé, à Longirod, dans le Jura, aux soins du célèbre médecin Jurine8, elle avait, un éventail à la main, comme s'il s'agissait d'une excursion ordinaire, quitté en voiture, avec sa fille et son fils cadet, le château de Coppet, où on l'attendait pour le dîner. Elle voyagea ainsi jour et nuit, jusqu'à ce qu'elle atteignît une petite localité aux environs de Berne, où Guillaume Schlegel vint la rejoindre. Rocca, qui était allé au devant d'elle, dut retourner au bout de vingt-quatre heures à Genève, pour régler des affaires urgentes, et ne se rencontra qu'à Salzbourg avec les voyageurs. Auguste de Staël, qui était venu avec lui jusqu'à Berne, réclama du représentant de l'Autriche, qui y résidait, le passeport dont sa mère avait be-

1 L'Auteur des Souvenirs de Mme Récamier, Coppet et Weimar, 229,

2 Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, II, 38 et 141, 1er novembre 1812 et 11 août 1817. — J. H. Menos, Lettres de Benjamin Constant à sa famille, introduction, 62 note.

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soin pour continuer son voyage. Jusque-là, elle n'avait eu dans tout le cours de cette expédition qu'un mouvement de faiblesse : ce fut au moment de quitter Coppet, peut-être pour toujours. A présent il lui fallait prendre congé de son fils aine, qui devait y retourner pour veiller à leurs intérêts matériels. Cette séparation tant redoutée la fit hésiter, et un instant elle fut tentée de revenir sur ses pas. Mais la raison lui dit qu'une décision 'comme celle qu'elle avait prise ne pouvait plus être modifiée, et cette réflexion ranima son courage. *

A Genève, préfet et public n'apprirent que le 2. juin la fuite de Mme de Staël. Les uns — Sismondi était du nombre — admirèrent le courage de la femme qui, avec une santé affaiblie et au milieu des circonstances les plus accablantes, refusait une soumission à laquelle se prêtait à peu d'exceptions près la nation tout entière, et traitèrent d'héroïque la résolution qu'elle avait prise. D'autres, au contraire, mettaient à profit le moment où les apparences paraissaient leur donner raison, pour diriger contre Mme de Staël des imputations contre lesquelles elle ne pouvait se défendre, car elles s'adressaient à la personne de Rocca, qui, on le savait, l'avait suivie. « Je vois », écrivait Sismondi à la comtesse d'Albany, « qu'on vous a écrit les bruits odieux qu'on s'est plu à faire circuler sur mon amie, bruits au reste qui sont partis de l'autorité, et que la malignité publique n'a fait que répéter. Elle s'est laissée entraîner à cette dernière imprudence par des motifs du moins plausibles : quand elle partit, elle ignorait si

elle obtiendrait des passeports de Russie , elle savait qu'elle ne pourrait ni revenir en arrière, ni rester en Autriche. Sa seule issue pouvait donc être la Turquie, et comment se hasarder à faire un voyage avec sa fille dans un si terrible pays, à se mettre sous la garde de janissaires inconnus sans avoir avec elle des amis dévoués, accoutumés au danger et à la décision, et qui servissent à ces deux femmes d'escorte contre leur escorte ? M. Schlegel n'est rien moins que cet homme-là. Son fils cadet, qui l'accompagnait, loin de la rassurer, augmentait son danger par sa mauvaise tête... Elle accepta les offres de R(occa), ou plutôt, lorsqu'il partit vingt-quatre heures après elle pour l'aller joindre, malgré une résolution contraire, elle ne le renvoya point. J'espère que dans le nouveau pays où elle arrivera ces bruits injurieux ne seront pris que pour ce qu'ils valent. Elle est devenue tout autrement responsable de sa conduite depuis qu'elle a une fille d'un âge et d'une figure à inspirer des passions, et de qui elle doit écarter même les mauvaises pensées ; elle le sait, elle le sent, et je n'ai pas de doute que ce dernier trait de l'animositéde ses ennemis n'ait fait dans son cœur une profonde blessure 1 » .

Sismondi ne se trompait pas, mais Mme de Staël avait appris, même sous ce rapport, à se soumettre et à pardonner. « J'ai éprouvé plus que personne la calomnie», écrivait-elle à Mme Récamier, « et tout l'ascendant et toute l'adresse de la puissance ont été

1 Saint-René Taillandier, Lettres inédites, etc., 163. Sismondi àMm« d'Albany, Pescia, 14 octobre 1812.

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