‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 216 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME ^3g · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME ^3g

l'a portée à se laisser tromper sur quelques-uns des essais de Bonaparte pour élever l'industrie française à la hauteur de celle de l'Angleterre. Mais est-ce par des prohibitions armées qu'on crée de la richesse ? La volonté des souverains ne saurait plus diriger le système industriel et commercial des nations : il faut les laisser aller à leur développement naturel, et seconder leurs intérêts selon leurs vœux ' » .

A l'arrivée de Mme de Staël à Vienne, l'empereur François était à Dresde, au troisième rendez-vous assigné par Napoléon aux princes allemands, cette fois pour faire défiler devant eux la grande armée. Tandis que les souverains subissaient les honneurs humiliants de cette hospitalité, leurs hommes d'Etat conféraient dans le plus grand secret, Metternich, sur les moyens de borner la puissance du despote, Hardenberg, sur ceux de l'anéantir. Talleyrand manquait à la suite de Napoléon ; en revanche, un adjudant-général récemment promu semblait jouir de sa confiance. C'était Narbonne, entré en 1809 dans l'armée impériale avec le grade de général, et employé ensuite au service diplomatique. Gela n'empêcha pas Napoléon de dire à Metternich, d'un ton de mépris, qu'il ne se servait de Narbonne que lorsqu'il s'agissait non de négociations, mais de phrases 2. Celui-ci avait déconseillé aussi vivement qu'inutilement la

1 Mme de Staël, Considérations. Œuvres complètes, XIII, 342-344.

2 * W. Oncken, L'Autriche et la Prusse dans la guerre de délivrance, I, 311.

campagne de Moscou *. Il eut maintenant le triste honneur d'être envoyé à Wilna comme porteur de l'ultimatum à Alexandre, qui se trouvait dans cette ville depuis la fin d'avril, date de l'ouverture des négociations de paix de la Russie avec la Turquie. Le tzar montra à l'envoyé de Napoléon une carte déployée de son empire, qu'il avait sous les yeux. « Je ne me fais point d'illusions », lui dit-il; « je sais que l'empereur Napoléon est un grand général ; mais vous le voyez, j'ai pour moi l'espace et le temps. Il n'est pas de coin reculé de ce territoire hostile pour vous où je ne me retire, pas de poste lointain que je ne défende, avant de consentir à une paix honteuse. Je n'attaque pas ; mais je ne poserai pas les armes, tant qu'il y aura un soldat étranger en Russie ». Retourné au quartier-général français, Narbonne exprima sa conviction de l'inébranlable résolution du tzar, et donna en même temps l'idée claire et précise du système de défense qu'il s'était fait 2.

Le 23 juin, quatre cent mille hommes franchirent le Niémen et mirent le pied, sans rencontrer la moindre résistance, sur le territoire russe. Mme de Staël suivait à Vienne, avec la plus vive émotion, la marche des événements qui allaient décider de l'avenir du monde européen. L'Autriche officielle était entrée dans l'alliance française, parce que, comme la Prusse, elle y avait été contrainte par les circonstances. Mais, tandis que trente mille

1 Villernain, Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, I, 167, 173.

»Id., ibid., I, 487.

hommes étaient envoyés par le gouvernement autrichien pour rétablir la confédération de Pologne à Varsovie, presque autant d'espions s'attachaient aux pas des Polonais de Galicie, pour les empêcher d'envoyer des députés à cette même ? confédération. Il fallait donc, comme le fait remarquer Mme de Staël, que le gouvernement autrichien parlât contre les Polonais, en soutenant leur cause, et qu'il dît à ses sujets *de Galicie : je vous défends d'être de l'avis que je soutiens I « Quelle métaphysique ! », ajouie-t-elle; « on la trouverait bien embrouillée, si la peur n'expliquait pas tout ».

L'attitude de Napoléon dans la question polonaise ne paraissait guère moins équivoque à l'auteur de Dix années d'exil. « Parmi les nations que Bonaparte traîne après lui», écrit-elle, « la seule qui mérite de l'intérêt, ce sont les Polonais. Je crois qu'ils savent aussi bien que nous qu'ils ne sont que le prétexte de la guerre, et que l'Empereur ne se soucie pas de leur indépendance. Il n'a pu s'abstenir d'exprimer plusieurs fois à l'empereur Alexandre son dédain pour la Pologne, par cela seulement qu'elle veut être libre : mais il lui convient de la mettre en avant contre la Russie, et les Polonais profitent de cette circonstance pour se rétablir comme nation. Je ne sais s'ils y réussiront, car le despotisme donne difficilement la liberté, et ce qu'ils regagneront dans leur cause particulière, ils le perdront dans la cause de l'Europe1 ». Elle ignorait, quand elle traçait ces lignes, que Napoléon avait dit quelques mois aupa- 1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 7.

ravant à Narbonne : « J'aime les Polonais sur le champ de bataille ; c'est une vaillante race ; mais quant à leurs assemblées délibérantes, leur liberum veto, leurs diètes à cheval, sabre nu, je ne veux rien de tout cela... Ne vous y trompez pas ; la résurrection de la Pologne demi-républicaine serait un bien autre embarras que sa durée sans interruption. Elle pouvait vivoter sous son ancienne forme, sans trop grand dommage. Aujourd'hui, il lui faudrait mettre le feu aux maisons voisines, pour assurer les siennes. Elle n'aurait de force que par une propagande diabolique. J'y ai bien songé : je veux dans la Pologne un camp, et pas de forum. Nous aurons cependant un bout de diète, à l'appui des levées à faire dans le grand-duché de Varsovie ; mais rien au-delà... Non, mon cher Narbonne, je ne veux de la Pologne que comme force disciplinée, pour meubler un champ de bataille ' ». Apres l'entrée de la grande armée en Russie, Napoléon dit à M. de Balascheff, ministre de la police de cet empire : « Croyez-vous que je me soucie de ces jacobins de Polonais ? ». « Et en effet», ajoute Mme de Staël qui rapporte ce mot, « on assure qu'il existe une lettre adressée, il y a quelques années, à M. de Romanzoff, par un des ministres de Napoléon, dans laquelle on propose de rayer de tous actes européens le nom de Pologne et de Polonais2 ».

Le même manque de sincérité qui caractérisait en

1 Villemain, Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, I, 165-166.

2 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 10.

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