‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 217 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Autriche la conduite des affaires extérieures se faisait sentir dans le maniement des affaires à l'intérieur. Mme de Staël retrouva à Vienne Frédéric Gentz au service de Metternich, et Guillaume de Humboldt en qualité de ministre de Prusse. Avec lui et ses amis, beaucoup de patriotes autrichiens appelaient de leurs vœux la dissolution de l'alliance contre nature qui avilissait l'Etat et la nation. Mais dans les bureaux de la police régnait la défiance à l'égard de tous ceux qui voulaient marcher dans leurs propres voies, et avant tout la crainte de déplaire à Napoléon. L'ambassadeur de Russie, le comte de Stackelberg, avait demandé au tzar pour Mme de Staël un passeport destiné à assurer à celle-ci le libre passage à travers le territoire russe ; mais il aurait fallu des mois pour permettre à ce passeport d'arriver, et, en attendant, des espions la suivaient à pied quand sa voiture allait doucement, et en cabriolet quand elle faisait des excursions à la campagne. La présence de Rocca compliquait la situation. Quoiqu'il eût donné sa démission, et que ses blessures le missent hors d'état de continuer son service militaire, nul doute en effet que, s'il avait été livré à la France, on ne l'eût traité avec la dernière rigueur. Et les autorités françaises insistaient pour qu'on le leur livrât. Cette demande fut rejetée à Vienne, mais Mme de Staël dut renoncer de son côté à le présenter officiellement dans la société. Elle trouva cette prétention injuste et affirma énergiquement son droit. « Mais, Madame » , lui dit le président de la police Hager, le bras droit de Metternich, « devons-nous

faire la guerre à cause de M. Rocca ? ». « Pourquoi pas?», répondit-elle; « M. Rocca est mon ami et deviendra mon mari ». Le prince de Metternich a cru utile de critiquer, dans ses Mémoires, avec une pédanterie qui ne lui est pas toujours étrangère, cette réponse lancée un peu légèrement K 11 aurait pu se contenter de s'en tenir à son œuvre par excellence, l'action diplomatique secrète de 1843. Elle comblait tous les vœux de Mme de Staël, car dans les mailles de ce filet habilement tendu Napoléon s'enlaça sans retour2.

Au printemps de 1812 et assez longtemps après on était du reste encore fort éloigné, à Vienne, de croire à la possibilité de la destruction de la grande armée. Mme de Staël ne pouvait compter sur aucun appui de la part du gouvernement autrichien, si l'ambassadeur de France Otto, absent à ce moment, insistait sur son expulsion avant qu'elle eût reçu le passeport russe attendu. Dans cette pénible incertitude elle songea une fois encore à fuir par le territoire turc, et elle conclut à tout hasard un accord avec un Arménien pour qu'il la conduisît à Constantinople, d'où elle reviendrait en Angleterre par la Grèce, la Sicile, Cadix et Lisbonne. Mais on lui déclara au bureau des affaires étrangères qu'on ne pouvait mettre à sa disposition un passeport pour deux frontières différentes et qu'il fallait choisir entre la

1 * Prince Richard Metternich, Papiers inédits de Metternich, III, 447.

2 * W. Oncken, V Autriche et la Prusse dans la guerre de délivrance, II, 87,293, 322, 384, 395.

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