‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 218 sur 341 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

route de Constantinople par la Hongrie ou celle de Saint-Pétersbourg par la Galicie ; elle se décida donc pour la dernière, en laissant à Vienne Rocca, qui devait aller la rejoindre après la réception du passeport russe.

Elle eut bientôt sujet de regretter cette résolution, car les employés subalternes des provinces se montrèrent beaucoup moins accommodants que la direction de la police de Vienne. A peine Mme de Staël était-elle arrivée à Brunn, qu'on lui suscita tous les genres de tracasseries ; on exigea les passeports, on éleva des difficultés à leur sujet, et la voyageuse ayant réclamé l'autorisation d'envoyer son fils dans la capitale pour donner les éclaircissements nécessaires, on lui déclara qu il était interdit à celui-ci comme à elle de faire une lieûe en arrière. Le gouverneur de la Moravie finit par lui annoncer qu'elle pouvait continuer son voyage, à la condition de traverser la Galicie le plus vite possible et de ne pas s'arrêter en route jusqu'à la frontière russe. Mme de Staël commença à comprendre — c'est elle qui le dit — pourquoi les peuples du Midi aiment presque mieux être pillés par des Français que régentés par des Autrichiens.

Le spectacle de la Galicie, de son côté, n'était pas de nature à égayer l'humeur. La contrée était triste et monotone, le peuple ignorant et paresseux, le commerce aux mains des juifs, qui faisaient vendre aux paysans, pour une provision d'eau de-vie, toute la récolte de l'année à venir. Les propriétaires ne prenaient aucun souci de leurs paysans, qu'ils lais-

saient mourir de faim, tandis qu'eux-mêmes vivaient dans le luxe, et les fonctionnaires allemands faisaient sentir aux uns comme aux autres l'arbitraire de la domination étrangère. La Galicie était alors divisée en cercles administratifs ; dans chacun de leurs chefslieux Mme de Staël dut faire viser son passeport et lut un placard ordonnant de la surveiller quand elle passerait. Des ordres plus sévères encore concernaient Rocca ; son signalement avait été envoyé à toutes les autorités, avec injonction de l'arrêter en sa qualité d'officier français. La seule satisfaction que se promettait Mme de Staël de ce voyage en Galicie, c'était une courte halte chez des amis au château de Lanzut, à peu de distance de la frontière russe.

Ces amis étaient le prince Lubomirski et sa femme, sœur du prince Adam-Casimir Czartoryski, qui présidait en ce moment la diète de Varsovie. Lanzut était une résidence magnifique, dont les maîtres s'étaient liés avec Mme de Staël pendant un séjour assez long à Genève. A la dernière station on remplit une fois encore les formalités des passeports et l'on put se croire enfin à l'abri de nouvelles tracasseries, quand Guillaume Schlegel et Albert de Staël revinrent de la poste en annonçant que le capitaine du cercle leur avait déclaré que la voyageuse ne pouvait rester plus de huit heures à Lanzut, et que, pour s'assurer de son obéissance à cet ordre, un de ses commissaires la suivrait jusqu'au château, y entrerait avec elle et ne la quitterait que quand elle en serait partie. Ils étaient effectivement accompagnés d'un individu à la physionomie duquel un sourire gracieux

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