‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 219 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

sur des traits stupides donnait l'expression la plus désagréable. Il se confondait en profondes révérences, mais sans modifier en rien sa consigne, et il monta dans une calèche dont les chevaux touchaient les roues de derrière de la berline de Mme de Staël. Ce qui la révoltait surtout, c'est que cette mesquine et indigne persécution lui fût imposée par des Allemands, par ces mêmes Allemands pour l'amour desquels elle parcourait ainsi l'Europe en fugitive. Aux souffrances physiques que lui causaient l'inclémence du temps, les mauvaises auberges, l'état incroyable des routes polonaises, vint s'ajouter, à présent que le passeport russe était arrivé, l'angoisse de voir Rocca, qu'il ne lui était plus possible d'avertir et qui pouvait paraître à chaque moment, tomber entre les mains du commissaire qui la surveillait. Sa crainte était justifiée, car Rocca, arrivé avant elle àLanzut, s'était jeté à cheval pour venir à sa rencontre, plein de joie de la revoir et dans une sécurité parfaite quant à lui-même. Mme de Staël, glacée de terreur, n'eut que le temps de lui faire signe de retourner sur ses pas ; et sans la généreuse présence d'esprit d'un gentilhomme polonais, qui lui fournit les moyens de s'échapper, il eût infailliblement été reconnu et arrêté \

Toutes ces émotions occasionnèrent à Mme de Staël une violente attaque de nerfs au milieu de la route ; on fut obligé de la descendre de sa voiture et de la coucher sur le bord du fossé. Le commissaire effrayé envoya, sans sortir lui-même de sa voiture, son do-

1 Auguste de Staël, note ajoutée par lui à Dix années d'exil, 2e partie, chap. 9.

mestique chercher un verre d'eau. La voyageuse ne se pardonnait pas la faiblesse de ses nerfs ; la compassion de cet homme était une dernière offense qu'elle aurait voulu s'épargner.

C'est de cette façon qu'elle fit son entrée dans la cour du château de Lanzut. Le prince Lubomirski et la princesse accoururent au Rêvant d'elle et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour la tranquilliser et relever son courage, en l'informant tout d'abord que Rocca était en sûreté. Mais ils ne pouvaient empêcher l'odieux commissaire de s'établir à leur table. Après le souper, celui-ci s'approcha d'Auguste de Staël et lui dit d'un ton mielleux : « Je devrais, d'après mes ordres, passer la nuit dans la chambre de Madame votre mère, afin de m'assurer qu'elle n'a de conférence avec personne ; mais je n'en ferai rien, par égard pour elle ». « Vous pouvez ajouter aussi par égard pour vous », répondit Auguste de Staël ; « car si vous mettez, *de nuit, le pied dans la|chambre de ma mère, je vous jetterai par la fenêtre ».

Mme de Staël quitta Lanzut sans avoir vu ses beaux jardins ni ses célèbres collections artistiques ; le commissaire la conduisit jusqu'aux confins de son cercle, et, en prenant congé d'elle, lui demanda si elle était contente de lui. « La bêtise de cet homme désarma mon ressentiment », dit-elle. « Ce qu'il y a de particulier à toutes ces persécutions, qui n'étaient point jadis dans le caractère du gouvernement autrichien, c'est qu'elles sont exécutées par ses agents avec autant de rudesse que de gaucherie ; ces cidevant honnêtes gens portent, dans les vilaines cho-

Page 1