CHAPITRE CINQUIEME
ses qu'on exige d'eux, l'exactitude scrupuleuse qu'ils
mettaient dans les bonnes Ils prennent la massue
d'Hercule pour tuer une mouche, et pendant cet inutile effort les choses les plus importantes pourraient leur échapper » .
En sortant du cercle de Lanzut, elle rencontra, jusqu'à Léopol, des grenadiers qui étaient placés de poste en poste pour s'assurer de sa marche. Arrivée à Léopol, elle retrouva « l'ancienne Autriche » dans le gouverneur et le commandant de la province, qui la reçurent tous les deux avec une politesse parfaite. « Telle fut », dit-elle en terminant le récit de son passage en Pologne, « la fin de mon séjour dans cette monarchie, que j'avais vu puissante, juste et probe. Son alliance avec Napoléon, tant qu'elle a duré, Ta réduite au dernier rang parmi les nations. L'histoire n'oubliera point, sans doute, qu'elle s'est montrée très belliqueuse dans ses longues guerres contre la France, et que son dernier effort, pour résister à Bonaparte, fut inspiré par un enthousiasme national très digne d'éloge ; mais le souverain de ce pays, cédant à ses conseillers plus qu'à son propre caractère, a détruit tout à fait cet enthousiasme, en arrêtant son essor. Les malheureux qui ont p^ri dans les champs d'Essling et de Wagram, pour qu'il y eût encore une monarchie autrichienne et un peuple allemand, ne s'attendaient guère que leurs compagnons d'armes se battraient, trois ans après, pour que l'empire de Bonaparte s'étendît jusqu'aux frontières de l'Asie et qu'il n'y eût pas, dans l'Europe entière, même un désert où les proscrits, depuis les
rois jusqu'aux sujets, pussent trouver un asile: car tel est le but et l'unique but de la guerre de la France contre la Russie ' » .
Après les incidents des dernières semaines, les voyageurs saluèrent comme une terre de liberté l'empire russe, seul Etat du continent où la tyrannie de Bonaparte ne se faisait plus sentir. C'est le \ 4 juillet que Mme de Staël entra en Russie, et cet anniversaire de la Révolution la frappa singulièrement. « Ainsi », dit elle, « se refermait pour moi le cercle de l'histoire de France » .
La route directe de Saint-Pétersbourg était déjà occupée par des troupes, et il fallait passer par Moscou pour s'y rendre ; c'était un détour de deux cents lieues, mais qui, sur quinze cents, entrait peu en ligne décompte. Seulement, il fallait se hâter d'avancer, parce que les Français marchaient sur la Volhynieet pouvaient y entrer dans huit jours. Mme de Staël se dirigea sur Kiew, capitale de l'Ukraine, dont les maisons ressemblaient à des tentes et donnaient de loin à la ville l'air d'un camp ; les hommes et les femmes étaient habillés à l'orientale, et la voyageuse prit tellement goût à ces costumes, qu'elle n'aimait pas à voir des Russes vêtus comme le reste des Européens. Le gouverneur de la province, le général Milorado witsch, aide-de-camp de Souwarow, la combla des soins les plus aimables. Les préparatifs matériels de tout genre ne faisaient pas seuls songer à la guerre ; les anecdotes circulant de bouche en bouche indiquaient le genre de résistance auquel il
1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 9.