‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 23 sur 341 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ce qu'ils étaient, et Wielaud pouvait dire en s'appuyant sur sa propre expérience : « Dans la bonne société il n'y a pas de différence de rangs; un gentloman peut aller partout tète levée et ne vaut guère moins que n'importe qui. Et l'on n'est pis gentleman par la naissance, mais par les qualités personnelles. Si çà et là, en Allemagne, les choses se passent différemment, nous autres du moins n'en voulons pas tenir compte 1 ».

11 était, du reste, fort naturel que, dans cette atmosphère toute nouvelle, Mme de Staël se crût de plus en plus transportée dans un vaste atelier intellectuel, où ceux-là seuls qui avaient une tâche à remplir se sentaient à l'aise et à leur place. « On s'amuse chez vous quand il n'y a pas de plaisirs », disait-elle, et la tâche qu'elle s'était proposée se dessinait devant ses yeux en contours de plus en plus nets. Dès le début de son séjour en Allemagne elle avait commencé à fixer ses impressions dans le journal qui existe encore en partie 2, mais qui bientôt ne lui suffit plus. Elle demanda à Gerando de l'aider pour une portion du livre sur l'Allemagne qu'elle voulait écrire ; il n'y serait question de métaphysique qu'autant que celle-ci contribuerait à faire comprendre le caractère allemand. A Weimar comme partout ailleurs, elle regrettait ses amis de France. « Ce Camille (Jordan)», ainsi se termine sa lettre, « est

1 * Wieland, Lettres à Sophie Laroche, 223, Weimar, ^février 1781.

5 La comtesse d'HaussonvilIe, dans la Jeunesse de Lord Byron, 122, mentionne ce journal de sa grand'-mère.

pourtant un insigne paresseux ; pas un mot de lui depuis deux mois. 11 a une paresse à la Narbonne, et cependant je veux croire qu'il n'a de la légèreté que la grâce. Nous qui sommes solides, mon cher Gerando, nous sommes exacts l ». En attendant, elle invoqua l'assistance de ses nouveaux amis d'Allemagne. Sur sa prière, Bœttiger s'adressa à Knebel en lui demandant de noter à son intention des pensées sur la poésie allemande. 111e fit et écrivit à son ami en lui envoyant le manuscrit : « Le sujet est riche, et je suis loin de l'avoir épuisé. Ainsi j'ai complètement laissé de côté toute appréciation sur la philosophie. Vous savez combien, sous ce rapport aussi, j'estime les écrivains français, dont les ouvrages me sont mieux connus que ceux de nos propres compatriotes. Ce que j'aurais dû dire encore à l'article poésie, pour me faire bien comprendre sur les avantages des tendances allemandes, c'est que la poésie française contient bien plus de rhétorique que de véritable culture, et que c'est à ce dernier point qu'ont visé les Allemands. Entre parler et créer, cependant, la différence est infinie. Ne vous imaginez pas que je veuille louer les Allemands outre mesure. Le goût leur fait souvent défaut, et Mme de Staël n'a que trop raison quand elle dit que « les Allemands manquent de goût presque généralement ». C'est malheureusement le cas chez nos plus grands poètes, auxquels fait défaut un certain tact qui s'acquiert plus parle commerce du monde que parla contempla-

1 " Do Gerando, Lettres inédites et souvenirs biographiques, 62-62T. Mtae'de Staël à. Gerando, Weimar, 26 février '-1 804.

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