‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 221 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME 4b l · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME 4b l

fallait s'attendre. Napoléon ayant demandé à un de ses généraux, devant M. de Balascheff, le ministre de la police russe, s'il avait jamais été à Moscou et ce que c'était que cette ville, le général répondit qu'elle lui avait paru plutôt un grand village qu'une capitale. « Et combien y a-t-il d'églises? », continua l'Empereur. — « Environ seize cents ». — « C'est inconcevable », reprit Napoléon, <« dans un temps où l'on n'est plus religieux ». — « Pardon, Sire », dit M. de Balascheff, « les Russes et les Espagnols le sont encore ' » . Les observations de Mme de Staël sur le peuple russe sont aussi curieuses que bienveillantes. Sous ce rapport encore elle devança son temps, en se dégageant des idées reçues et des préjugés répandus par ses compatriotes et tout particulièrement par Diderot. Elle sut éviter l'erreur commune de juger la Russie d'après Saint-Pétersbourg et la nation d'après les individus qui, à l'étranger et particulièrement à Paris, venaient chercher les plaisirs et les raffinements d'une autre civilisation. Rien ne lui parut si faux que ce jugement de Diderot : les Russes sont pourris avant d'être murs. Elle trouva, au contraire, le peuple vigoureux jusque dans les erreurs qui rappelaient l'état barbare, résigné dans la douleur et les privations, travailleur patient, porté à la mélancolie, riche en contrastes comme tous les peuples jeunes, enclin à la rêverie

1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 10. D'après Th. de Bayern, Impressions et esquisses de Russie, 71, Moscou, depuis l'incendie, compte encore quatre cents églises.

et'à la dévotion, comme toutes les races qui ont des affinités étroites avec l'Orient. Ces mêmes seigneurs, dont les demeures réunissaient tout ce que les diverses parties du monde produisent de plus beau, savaient mener, quand il le fallait, la même vie dure que le peuple. Le trait caractéristique du Russe, suivant Mme de Staël, c'est le gigantesque en tout ; sa hardiesse, son imagination sont sans bornes ; chez lai tout est colossal plutôt que proportionné, audacieux plutôt que réfléchi, et si le but n'est pas atteint, c'est parce qu'il est dépassé. Le tiers-état n'existait pour ainsi dire pas ; mais malgré le servage, les rapports entre propriétaires et paysans étaient d'ordinaire excellents. Les basses classes parurent àMmede Staël douces et remplies d'égards non seulement visà-vis leurs supérieurs, mais vis-à-vis leurs égaux, et parmi les reproches élevés contre l'administration, elle ne trouva pleinement justifiés que ceux qui s'adressaient aux employés civils inférieurs, à tous ceux qui attendent leur fortune de leur souplesse ou de leurs intrigues. Les Russes, qui sont Anglais, Français, Allemands dans leurs manières, selon que les circonstances les y appellent, ne cessent jamais d'être Russes, c'est-à-dire, suivant elle, impétueux et réservés tout ensemble, plus capables de passion que d'amitié, plus fiers que délicats, plus dévots que vertueux, plus braves que chevaleresques, et tellement violents dans leurs désirs, que rien ne peut les arrêter lorsqu'il s'agit de les satisfaire. Elle parle de la douceur et de l'éclat des sons de leur langue, qu'elle jugea très propre à la musique et à la poésie ;

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