CHAPITRE CINQUIÈME
cette langue, dit-elle, est singulièrement retentissante et a pour ainsi dire quelque chose de métallique ; on croit entendre frapper l'airain quand les Russes en prononcent certaines lettres. Bien que leur civilisation, dans son ensemble, fût peu avancée encore, elle trouva leur talent d'assimilation extraordinaire, et les ombres du caractère populaire, l'inconstance du tempérament slave, son goût pour la dissimulation, son manque de réflexion, disparurent à ses yeux devant Pabnégation héroïque avec laquelle les Russes firent face à la grande crise nationale.
Dans le gouvernement de Toula la femme du gouverneur la reçut à l'orientale, avec du sorbet et des roses, et plusieurs gentilshommes des environs vinrent à son auberge la complimenter sur ses écrits. Quoiqu'on la conduisît sur les routes avec une grande rapidité, il lui semblait qu'elle n'avançait pas, tant la contrée était monotone. Il devenait de plus en plus difficile de se procurer des chevaux de poste, parce que les armées réquisitionnaient toutes les montures 11 y avait des moments où Mme de Staël commençait à craindre de n'être venue si loin que pour retomber aux mains de Napoléon. Lorsqu'elle passait cinq ou six heures devant une porte, — car il y avait rarement une chambre dans laquelle on pût entrer, — elle pensait, en frémissant, à cette armée qui pouvait l'atteindre à l'extrémité de l'Europe et rendre sa position tout à la fois tragique et ridicule. Enfin elle vit émerger de loin, sur la plaine monotone, les coupoles dorées de Moscou. Elle et ses compagnons étaient les derniers voyageurs, ve
nant de l'Ouest, qui devaient voir encore le vieux Moscou, « la Rome asiatique », comme elle le nomme, auquel il ne manquait, au milieu des splendeurs innombrables de l'Orient et de l'Occident, que les arts qui les auraient ennoblies. Dans l'été de 1812 tous les autres intérêts étaient sacrifiés au patriotisme, auquel la population de cette ville immolait ce qu'elle avait de plus cher. Des particuliers levaient des régiments entiers pour l'Etat, d'autres donnaient le quart de leur revenu. Le comte Rostopschin vint visiter Mœe de Staël, l'invita à dîner, et la reçut dans sa maison de campagne, située à l'intérieur de la ville, et à laquelle on arrivait par un lac et un bois ; c'est cette maison qu'il devait lui-même réduire en cendres à l'approche de l'armée française '. Un mois après la visite de Mme de Staël, dans la nuit du 14 au 15 septembre, Moscou était brûlé ; « mais le malheur même de Moscou a régénéré l'empire et cette ville religieuse a péri comme un martyr, dont le sang répandu donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent 2 ».
Rostopschin, un homme du monde accompli en apparence, mais, au fond, une nature primitive de despote, a nié plus tard, sous prétexte que le tzar ne l'avait pas ordonnée, l'action dont Mme de Staël, elle aussi, lui fait gloire dans ses notes de 1812. L'histoire toutefois a jugé comme elle et cru non à la dé-
1 * Bernhardi, Souvenirs de la vie du comte de Toll, II,
2 Mme de Staël, Dix années d'exil , 2e partie, chap.