CHAPITRE CINQUIÈME
négation de Rostopschin, mais à son acte héroïque l .
Pour se rendre à Saint-Pétersbourg il fallait passer par Nijni-Novgorod. En présence de ce colossal marché de deux parties du monde, dont le tzar Iwan détruisit en 1569 les puissantes institutions républicaines, Mme de Staël dit pour la première fois le mot célèbre qui se retrouve dans les Considérations : « On se plaît à dire que la liberté n'a été réclamée en Europe que dans le dernier siècle ; c'est plutôt le despotisme qui est une invention moderne 2 » .
Ce que la voyageuse aperçut d'abord, à son arrivée à Saint-Pétersbourg, ce fut le pavillon anglais, « signal de la liberté », flottant sur la Neva. Elle y vit un signe de salut pour elle. Un sentiment d'indépendance qu'elle n'avait pas connu depuis dix ans rentra dans son âme. Une des tentations les plus douloureuses, celle qui jette entre nous et notre destinée l'ombre d'un homme, afin d'obscurcir le rôle de la Providence, disparaissait de sa vie.
A Saint-Pétersbourg, Mme de Staël demeurait sur le quai, non loin de l'Amirauté, et apercevait de ses fenêtres la fameuse statue équestre due au ciseau vde son compatriote Falconet et sur le piédestal de laquelle on lit cette orgueilleuse inscription : A Pierre premier, Catherine seconde. Jamais les flots d'aucun
1 * Bernhardi, Souvenirs de la vie du comte de Toll, II, 146-165.
2 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 15. A rapprocher des Considérations sur la Révolution française, Œuvres complètes, XII, 25. Voir plus haut, dans notre troisième volume, page 80.
fleuve ne lui avaient paru aussi limpides que ceux de la Neva. Elle reçut dans les résidences d'été de la noblesse russe l'accueil le plus flatteur et le plus empressé. Cet accueil néanmoins ne put lui faire prendre le change sur les ombres de la société russe ; l'état de choses qui régnait à Saint-Pétersbourg lui arracha une critique que la résignation honnête des populations des campagnes et l'héroïsme de la noblesse de Moscou avaient étouffée jusque-là.
Les salons aristocratiques étaient ouverts aux Bennigsen, aux Subow, meurtriers de Paul Ier. Le tzar Alexandre, apprenant que Louis XVIII ne voulait pas accepter le régicide Fouché, répondit, on le sait : « Louis XVlll en demande trop, vraiment. Et moi, n'ai -je pas déjeuné pendant tout ce dernier hiver avec Platon Subow1 I ». A côté de semblables plaies morales, le manque d'instruction solide dans les hautes classes, l'absence d'une bourgeoisie intelligente, l'influence funeste de l'arbitraire d'en haut et d'une administration mal organisée et sur laquelle on ne pouvait absolument compter, se faisaient d'autant plus péniblement sentir. Mme de Staël remarque que la culture d'esprit, qui multiplie le sentiment par la poésie et les beaux-arts, est très rare chez les Russes, et, quand elle existe, elle est tout extérieure, dirigée non sur les pensées abstraites et les idées générales, mais sur les faits. Pour avoir des informations, on s'adressait aux hommes et non aux livres ; on recevait en un mot de seconde main la civilisation euro-
1 Forneron, Les émigrés et la société française sous le règne de Napoléon Ier. Correspondant, 1887, 22i, note-