‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 224 sur 341 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

péenne tout entière. Le libre échange des idées faisait complètement défaut, parce qu'on se savait observé en tout lieu et que le plus souvent même on s'enviait. Même les incidents de la guerre formidable d'où dépendait le sort de l'Europe et sur lesquels étaient fixés anxieusement les regards de la nation entière, la prise de Smolensk, la marche sur Moscou, Mmö de Staël ne les apprit que par des étrangers.

L'ennemi était aux portes de l'ancienne capitale et menaçait la nouvelle, et après comme avant on taisait aux Russes les vicissitudes de la guerre, le sort de leurs armées, après comme avant des fonctionnaires vénaux s'enrichissaient aux dépens de l'Etat et des soldats mourant de faim, et l'intrigue régnait même dans la distribution des plus hauts emplois de l'armée, desquels dépendait le salut de la patrie. L'existence d'une opinion publique, même en Russie, se révéla cependant à la veille de Smolensk, quand le tzar dut nommer le prince Koutousow généralissime de l'armée russe, à la place de Barclay de Tolly, tombé, en sa qualité d'Ecossais, victime de la haine qui poursuivait les étrangers ' . Par contre, le chancelier Rumanzow, qui avait complètement épousé le système de Napoléon, resta à la tête de l'administration, et Mme de Staël, en prenant congé du vieux Koutusow, désespérait pour l'Europe et pour lui de la possibilité d'un succès *.

Seul, en Russie, le tzar Alexandre lui parut supé-

1 * Bernhardi, Souvenirs de la vie du comte de Toll, II, 1.9.

2 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 20.

rieur aux circonstances et offrir un gage sérieux d'avenir. Elle ne le vit qu'un instant, car, revenu de Moscou clans les premiers jours d'août, il se rendit bientôt à Abo, capitale de la Finlande, où il se rencontra avec Bernadotte et s'obligea avec lui à lutter jusqu'à la dernière extrémité contre Napoléon. Mme de Staël fit la connaissance d'Alexandre à l'occasion de l'audience qu'elle avait obtenue delà tzarine. Il entra, vint à elle, et, à l'opposé de la plupart des souverains, « qui ont peur de prononcer des mots ayant un sens réel », il s'entretint avec elle « comme l'auraient fait les hommes d'Etat de l'Angleterre, qui mettent leur force en eux-mêmes, et non dans les barrières dont on peut s'environner ». Il lui parla des choses les plus importantes et les plus intimes, de ses anciens rapports avec Napoléon, des destinées futures de son peuple, de son désir d'abolir le servage en Russie et d'être un réformateur, et non un despote. C'est à cette occasion que, Mme de Staël lui ayant dit : « Sire, votre caractère est une constitution pour votre empire, et votre conscience en est la garantie », il répondit: « Quand cela serait, je ne serais jamais qu'un accident heureux ».

Après le départ d'Alexandre, elle fit à Saint- Pétersbourg la connaissance de plusieurs étrangers que la conformité des sentiments rapprochait d'elle.

La conclusion de la paix avec l'Angleterre y amena lord Tirconnel comme ambassadeur, l'amiral Bentinck et sir Robert Wilson. Lorsque ce dernier se fut rendu au quartier-général russe, elle resta en correspondance avec lui. « Il me semble que les Russes

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