CHAPITRE CINQUIÈME
ont triomphé à cause de vous » , lui écrivait-elle à la fin de 1812 ; « tâchez qu'il en soit de même de la délivrance de l'Europe et ménagez-vous, pour conserver l'exemple de la plus parfaite union de l'esprit de chevalerie et de l'amour de la liberté 1 » . Joseph de Maistre étant pour lors absent, elle ne trouva dans la capitale russe, en fait de Français,* qu'Alexis de Noailles, un parent de La Fayette, qui bientôt se rendit également en Suède et combattit aux côtés du prince-héritier pendant la campagne de 1813. Il avait été expulsé de France en 1811, à cause de ses opinions royalistes, et éprouva, sous la Restauration, qui le trouva trop modéré, la disgrâce du monarque en faveur duquel il avait travaillé auprès d'Alexandre et en Suède.
Une autre rencontre mémorable fut celle de Mme de Staël et du baron de Stein, venu d'Autriche en Russie, afin d'être à son poste dans la lutte contre l'oppresseur. Au mois d'août, le poète Ernest-Maurice Arndt avait rejoint à Saint-Pétersbourg l'homme d'Etat prussien exilé, qui l'employa à la formation d'une légion russo-allemande et à des travaux littéraires. C'est alors qu' Arndt vit Mme de Staël et Guillaume Schlegel. Il porte sur elle le jugement suivant : « Elle comprend immédiatement à qui elle a affaire et comment il lui faut se comporter, talent royal qui manque à beaucoup de rois ». « C'était un plaisir », continue-t-il, « de voir la façon dont elle
1 Mme de Staël to Sir Robert Wilson to the Army, Stockholm, 12 décembre 1812. British Museum, Sir Robert Wilson, Correspondence, II, Add. Mss. 30, 106, f. 368.
traitait Stein et comment elle et lui, les deux êtres les plus vivants qu'il y eût, carambolaient l'un avec l'autre quand ils étaient assis sur le mêmesopha ». Un soir que Mme de Staël avait à sa table quelques amis, parmi lesquels Stein et Arndt, Rocca et son fils revinrent du théâtre, où une troupe française donnait Phèdre, et racontèrent que le public russe avait fait un tel vacarme, que la représentation avait dû être interrompue. Alors, oubliant le temps et les circonstances pour ne songer qu'à l'instant présent, Mme de Staël fondit en larmes. « Les barbares » , s'écria-t-elle, « ne pas vouloir entendre la Phèd?*eàe Racine I * ». Un sentiment du même genre s'empara d'elle à une fête donnée par le grand-chambellan Narischkin. Comme celui-ci proposait de porter un toast au succès des armes réunies des Russes et des Anglais, elle éclata en pleurs : « Je souhaite », ditelle, « la chute de celui qui opprime la France comme l'Europe ; car les véritables Français triompheront s'il est repoussé ». Elle sentait que dans le combat à outrance qui allait se livrer, il s'agissait des biens suprêmes communs à tous les hommes, sans distinction de nationalité. L'indomptable patriote, qui faisait de la Prusse l'enjeu du relèvement de l'Allemagne, l'homme d'Etat et le ministre réformateur tel que le rêvait le dix-huitième siècle, qui fit pour sa nation ce que Turgot avait voulu faire pour la sienne, ne pensait guère autrement. Quand le baron de Stein se trouva
1 * Ernest-Maurice Arndt, Mes voyages et pérégrinations avec le baron de Stein, 56-60 ; Souvenirs de ma vie extérieure, 168-169.