CHAPITRE CINQUIEME
pour la première fois en présence de Mme de Staël, il avait plus d'un scrupule à vaincre. Elle ne répondait pas à ses idées de l'épouse, de la mère, de la matrone ; dans ses lettres à la noble femme allemande qui présidait à son foyer abandonné, il rend responsables de ce qu'il trouvait d'abord de défectueux dans Mme de Staël, la corruption, les égarements et les passions de l'état social au milieu duquel elle avait grandi l. Mais bien mieux qu'il ne sut le- deviner lui-même, celle-ci avait pénétré le fond de cet idéaliste, pratique entre tous, sa haine et son amour, sa douleur virile et son indestructible espoir. Un soir, chez le comte Orloff, en petite compagnie, elle lut quelques parties du livre De l'Allemagne, entre autres le chapitre sur l'enthousiasme. « Il m'a fortement ému », écrivit Stein à sa femme, « par la profondeur et la noblesse des sentiments ainsi que par l'élévation des pensées, qu'elle exprime avec une éloquence qui va au cœur » . « Je t'envoie, chère amie », ajoute-t-il quelques jours plus tard, « une copie du chapitre sur l'enthousiasme ; je souhaite que tu le lises avec autant de plaisir et d'intérêt que j'en ai eu à le copier, parce qu'il t'était destiné. Si Mme de Staël prolonge son séjour, je pourrai encore en transcrire un chapitre à ton intention 2 ». Avant de se
1 * G. H. Pertz, La vie du ministre baron de Stein, III, 462 et sqq. Lettres de Stein à sa femme, Saint-Pétersbourg, 15 et 17 août 1812.
2 * G. H. Pertz, Id., Ibid., III, 163. Lettres de Stein à sa femme, Saint Pétersbourg, 31 août et 2 septembre 1812. A rapprocher du livre d'Ernest Maurice Arndt, Mes voyages et yéréyriniAitus aiec le baron de Stein, 58.
séparer l'un de l'autre, Mme de Staël donna au baron de Stein son portrait, que plus tard on put voir dans son château, suspendu au-dessus de son bureau de travail. « Mme de Staël », écrivit-il le 8 septembre, « nous a quittés hier. Elle se rend à Stockholm, où elle veut faire entrer son fils au service ; sa société était très agréable et je regrette son départ » .
Le 7 septembre, jour où les deux exilés s'adressèrent leurs adieux, avait lieu la bataille de Borodino. La tragique importance du moment et l'incertitude de l'avenir rendirent ces adieux plus pénibles. « Il s'agissait de défendre, ou plutôt de rétablir », est-il dit dans Dix années d'exil, « toutes les vertus morales que l'homme doit au christianisme, toute la dignité qu'il tient de Dieu, toute l'indépendance que lui permet la nature... Jamais le sort du monde n'avait couru plus de dangers ; personne n'osait se le dire, mais chacun le savait ; moi seule, comme femme, je n'étais pas exposée ; mais je pouvais compter pour quelque chose ce que j'avais souffert 1 » .
1 Mme de Staël, Dix années d'exil, 2e partie, chap. 20.