CHAPITRE VI
Mmo de Staël quitta la Russie sous l'impression que le vent soufflait déjà glacé sur les chaumes, et pourtant l'hiver de 1812 ne fut pas un des mauvais hivers de ces régions du Nord ; le froid les envahit relativement tard. Les deux tiers environ de l'armée française étaient hors de combat avant que celle ci atteignît Moscou, et ce qui restait fut moins décimé par le froid que par la faim et par un genre de tactique qui, avec l'habitude de la victoire, avait désappris l'art d'opérer une retraite1.
Les voyageurs devaient s'embarquer à Abo. Ils passèrent donc par la Finlande, qui depuis 1809 appartenait à la Russie. En mentionnant ce fait, Mme de Staël parle d'« une des idées dominantes du dix-neuvième siècle, les limites naturelles » , qui rendaient la Finlande aussi nécessaire à la Russie que l'a Norwège à la Suède ; elle ajoute que partout où ces limites naturelles n'ont pas été observées, elles ont
1 * Bernhardi, Souvenirs de la vie du comte de Toll, II,
été l'objet de guerres perpétuelles. Par le traité du 9 avril, le tzar Alexandre avait promis l'union des deux royaumes du Nord, la Suède et la Norwège, comme prix de l'alliance suédoise. Il se sépara de l'illustre voyageuse en promettant de rester inébranlable dans la lutte contre Napoléon.
Sur le bateau qui emportait Mme de Staël en Suède se trouvait un Allemand qu'elle avait connu à Weimar, le professeur R. J. Schiiz, qui devait raconter plus tard à ses compatriotes la vie de la fille de Necker1. Sa femme, la comédienne Hendel- Schüz, était la plus grande artiste mimique de l'Allemagne ; on assure qu'elle dépassait de beaucoup, en fait de talent plastique, lady Hamilton elle-même. Elle offrit aux voyageurs un échantillon de son art sur le rivage désert d' Aland, où une violente tempête les avait jetés2. Mmo de Staël, qui craignait la mer, s'estima 'heureuse d'avoir atteint Stockholm sans autre accident. Elle amenait dans la patrie suédoise, où tant d'années auparavant, comme jeune épouse, on l'avait inutilement attendue, deux fils qui se destinaient au service de leur pays.
Depuis la mort de leur père, les choses, à Stockholm, avaient bien changé. Le dernier roi de la race des Wasa, sous lequel le baron de Staël avait servi, menait tristement en exil une existence assombrie, même dans ses jours heureux, par une morne mélan-
1 * Sur le caractère et les écrits de Mme de Staël, dans Les Contemporains, III, 4818.
2 Bonstetten, Lettres à Friderike Brun, II, 44. Mme de Staël à Friderike Brun, Stockholm, 18 novembre 1812.