‹ Madame de Staël et son temps (volume 2)Chapitre 228 sur 341 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

colie. On montra à Mme de Staël l'endroit où, le 20 juin 1810, le comte de Fersen avait été massacré. Ce serviteur fidèle de la grandeur déchue avait été aussi le serviteur et l'ami de Gustave-Adolphe IV. Après la chute du roi et la mort prématurée du successeur qu'on lui avait choisi, Christian-Auguste de Schleswig, Fersen fut accusé d'avoir donné du poison à ce prince, pour aplanir au fils de Gustave le chemin du trône de ses pères. L'accusation était absolument dépourvue de fondement, car Fersen vivait retiré et ne s'occupait plus de politique. Mais Charles XIII, qui avait remplacé son neveu, ne pouvait souffrir le comte. Il prononça à son sujet des paroles tout à fait inconsidérées ; on distribua à la populace, le jour de l'enterrement du prince de Schleswig, des rations d'eau-de-vie, et on la lança contre Fersen, qui suivait le convoi. 11 fut tiré hors de son carrosse, traîné par les cheveux, lapidé, et, blessé grièvement à la tête, fut mené à l'Hôtel-de-Ville et littéralement assommé au moment où il entra dans la cour. Quoiqu'il fût seulement âgé de cinquante-cinq ans, il avait les cheveux tout blancs. Il rendit Pâme en prononçant ces paroles : « Oh ! mon Dieu, qui m'appelles bientôt à toi, je t'implore pour mes bourreaux, auxquels je pardonne ! » Ce crime resta isolé. 11 eût été facile de l'empêcher, car on avait des troupes sous la main ■ .

Depuis le 16 octobre 1793, la vie du comte de Fersen était restée vouée au deuil. Peut-être vit-il,

1 Klinckowström, Le comte de Fersen et la cour de France, introduction, LXXII et sqq.

à ses derniers instants, la pâle figure de la reine à laquelle il avait voué un culte respectueux, qu'il avait en vain tenté de sauver, et dont l'exemple a dû soutenir son courage dans le supplice de la dernière agonie.

Par contre, Mme de Staël retrouva Bernadotte dans la situation d'un mortel favorisé par la destinée. Fils de ses œuvres, formé au métier des armes et à l'administration, dont il avait appris à connaître les ressorts à la tête des armées, en qualité de ministre de la guerre et de diplomate d'abord, puis comme gouverneur du Hanovre et des villes hanséatiques, Bernadotte, devenu prince de Pontecorvo, avait été appelé, dans toute la force de l'âge, à la tête de l'Etat suédois, avec la perspective de succéder à la couronne. Son entente avec Napoléon, auquel, au 18 Brumaire, il avait refusé sa coopération, n'avait jamais été des meilleures1, bien que, en sa qualité de beau -frère de Joseph Bonaparte, il tînt de très près à la maison de l'Empereur. Celui-ci mentionne rarement le nom de ce maréchal sans y ajouter des commentaires désobligeants, et à Sainte-Hélène il est revenu sur tous les griefs qu'il croyait avoir contre lui 2. 11 donna à contre-cœur son consentement lorsqu'il fut élu par les Etats de Suède. Ce choix, dit-il à Met-

1 Gohier, Mémoires, I, 227. — La Fayette, Mémoires, V, 535, appendice III.

2 Gourgaud et Montholon, Mémoires pour servir à Vhistoire de France sous Napoléon, IV, 295, 1, 209-222. Notes sur l'ouvrage intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de Charles XIV Jean, roi de Suède.

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