CHAPITRE SIXIÈME
ternich, compromettait ses rapports avec la Russie ; de plus, il pensait que désigner un particulier pour le trône, cela nuisait au prestige des maisons régnantes. 11 regrettait, ajoutait-il, d'avoir distribué des couronnes à sa famille ; quant à lui, il n'avait pas pris l'héritage d'un autre. « C'est une tête » , ainsi s'exprimait-il au sujet de Bernadolte, un vieux Jacobin à idées à l'envers, comme ils le sont tous, qui n'avait que du talent militaire et dont il était content d'être débarrassé1.
Les rapports de l'Empereur et de Bernadotte avaient subi une forte altération bien avant que celui-ci prît congé de Napoléon, sans promettre expressément l'adhésion de la Suède au système du blocus continental. L'occupation par les Français, en janvier 1812, de la Poméranie suédoise et de File de Rügen, amena la rupture. Depuis la perte de la Finlande, l'opinion publique en Suède était plus que jamais hostile à la Russie. Bernadotte mit, au contraire, toute son influence en œuvre pour la réconcilier avec l'idée de cette perte, et il prit à cet effet, comme but de sa politique, l'acquisition de la Norwège. L'alliance entre la Russie et la Suède avait été conclue à Abo depuis quelques semaines, quand Mme de Staël arriva à Stockholm , là elle apprit la nouvelle de la victoire remportée par les Français sur la Moskowa. Bernadotte, étant roi, a raconté à un de ses anciens compatriotes comment, à cette nouvelle,
1 * Prince R. de Metternich, Papiers posthumes de Metternich, II. Conversation entre Napoléon et Metternich à Paris, 8 septembre 1810.
Mme de Staël était accourue en hâte au château royal et comment lui, Bernadotte, avait répondu à ses pressantes questions sur la signification de cette victoire, en la priant de se calmer. Napoléon, lui dit-il, a conquis un champ de bataille, et s'il offre la paix à l'empereur Alexandre et proclame un royaume de Pologne constitutionnel et indépendant, son succès est assuré. « Mais il ne le fera pas », ajouta prophétiquement Bernadotte, « et c'est pourquoi il est perdu1 ». Il n'était pas besoin, sous la pression des événements et vu sa disposition d'esprit et son ambition, de l'influence que Mme de Staël avait à jeter dans la balance, pour le pousser à la résistance contre Napoléon. Le prince-royal de Suède répétait en chaque occasion que la paix serait surtout bienfaisante pour la France épuisée, celle-ci devrait-elle rentrer dans ses anciennes limites ; il déclarait ne pas vouloir contribuer personnellement à la chute de Napoléon, mais insistait, d'accord sur ce point avec Metternich, que la guerre était dirigée contre l'Empereur et non contre la France. « Arrêter le vol de l'aigle, et non pas l'écraser », c'est ainsi que Bernadotte s'exprimait après le retour de l'île d'Elbe, en mars 1815, quand Napoléon lui sembla de nouveau préférable à un Bourbon2. 11 ne cherchait pas seule-
1 Xavier Marmier, La Suède sous Bernadotte. Revue des Deux Mondes, 1844, II, 680. — Galiffe, D'un siècle à l'autre, 2* partie, 320. Mme deStaël à Galiffe, Stockholm, 6 octobre
2 * W. Oncken, L'Autriche et la Prusse dans la guerre de délivrance, I, 357, note, II, 425, note. — Geffroy, La Suède